Les géographies de l’attente

Le monde, orienté sud/nord, vu par le géographe arabe Al-Idrisi (1100–1265). La limite entre géographie imaginaire ou ancienne est parfois mince.
Photo: Alain Jocard Agence France-Presse Le monde, orienté sud/nord, vu par le géographe arabe Al-Idrisi (1100–1265). La limite entre géographie imaginaire ou ancienne est parfois mince.

Combien de romans ont commencé par l’étude attentive et obstinée d’une carte de géographie ? Océans, montagnes, fleuves ou plaines, pays mystérieux ou Atlantide, îlots minuscules ou déserts infranchissables, ils flottent, signes de l’irréel entre les codes graphiques. Ce sont des Terres du Milieu insituables, brouillées, matrices composites, dotées de mille imperfections.

L’auteur d’un tel imaginaire déploie des stratégies où sa liberté finit par confronter son désir. L’espace creux, disponible à tous les surgissements du néant, ne dérobe alors plus sa nature vide, lorsqu’apparaissent ces globes oculaires où miroite l’obsession. Car toute conquête est celle d’une présence, celle du quêteur, marcheur ou fantassin, même, et peut-être surtout, s’il exprime sa terreur.

Le guetteur verra, le marcheur aboutira, le guerrier guerroiera, pour son triomphe ou la mort. Alberto Manguel et Gianni Guadalupi ont recensé, dans leur Dictionnaire des lieux imaginaires (Actes Sud, 1998), d’innombrables chimères romanesques, incarnées sous des climats et des topographies qui ont en commun une fixité noire. Qu’on pense à Pi, le naufragé traumatisé de Yann Martel de la désormais célébrée Histoire de Pi (XYZ), rescapé d’un océan fantastique affolant. La parution de ce roman est concomitante avec le 11-Septembre.

Voyages extraordinaires

 

De Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne, dont les éditions des Saints Pères viennent juste de republier le manuscrit, en fac-similé de luxe, au dernier avatar cinématographique du Bilbo de J. R. R. Tolkien, du succès de Lewis Carroll à la consécration d’Antoine Volodine, les encyclopédistes de la littérature exotique et postexotique ont conçu des atlas, où l’errance garantit l’éloignement du réel, tandis que l’espace coïncide, en parallèle, avec une ou des époques connues.

Par la rêverie, cette imagination jusqu’au-boutiste n’en construit pas moins des contes cruels, qui rejoignent les sagas sans frontière ni âge. Anne Hébert, Jacques Poulin ont vu, de près ou de loin, le pays par la fenêtre fantasmée du roman et les images désolées de Jean-Paul Lemieux. Il y a eu des drames. Là s’épanouissent les passions propres aux esprits hantés par le chaos, le sens immodéré du retrait, les pertes et les distractions ineffables, les spectacles entrevus en rêve ou les bizarreries excluant tant la civilité que la connaissance stable.

Le XXe siècle s’est défait de l’utopie. Aquin, Ducharme, engloutis dans la béance d’un pays demeuré désir, privés de repère paternel, ont investi les traces culturelles avec leur égarement particulier dans la révolte ou le silence. Sans doute Gracq avait-il mis un point d’orgue, avec son Rivage des Syrtes en 1951 (José Corti), à l’espace arasé du désir, qui gonfle dans l’attente et se refuse, en fin de compte, à renoncer à son objet. Il préfère se soumettre à l’impossible achèvement de se satisfaire et que la culture s’effondre dans la guerre : il provoquera l’envahisseur honni, même s’il en sait la barbarie supérieure.

Aussi Gracq ne pouvait-il aller au-delà du Rivage des Syrtes, grand succès littéraire ; mais il en reprit l’idée générale, la tension sournoise, puis l’hostilité déclarée des parties en guerre dans son roman suivant. L’écrivain n’a pas voulu le finir ni le publier. Soixante ans plus tard, la menace alors décrite résonne durement.

Aux confins du Couchant

 

Les éditions Corti et son éditrice dans la Pléiade, Bernhild Boie (aussi exécutrice testamentaire de Gracq), ont donc décidé de le donner à lire, ô surprise, en 2014. De 1953 à 1956, Gracq rédigea Les Terres du Couchant, ce roman inachevé d’angoisse élaborée, tout de géographie imaginaire. Saturé de marche et de gestes menaçants, dans l’ambiance lourde de l’écriture perlée, de la surcharge descriptive, de l’onirisme et du climat de traque et d’embuscade, il ressemble au Rivage, en plus violent, sans quête amoureuse, fort de la camaraderie de survie.

L’histoire est brouillée, irréelle, l’ennemi sans visage lance ses exactions, flambe et cavale. De ce roman, Gracq avait extrait la nouvelle La route, quintessence brève. Entre-temps, il avait signé Un balcon en forêt (José Corti, 1958), un épisode réel de la guerre de 1914, souvent lu dans les lycées français. Mais Les Terres du Couchant, dans le contexte de mondialisation dangereuse où nous le lisons, prend un autre sens.

Au pied des murailles d’Armagh, la légende nordique, germanique et celtique de Gracq raconte de féroces combats au sortir des forêts jusqu’au coeur de la citadelle. Les hommes hantent le paysage, armés de la puissance magique des armes et d’un sens de la manoeuvre où la liberté de tuer exalte l’imagination et l’instinct. Ces archétypes, immobiles et gravés à la manière de Dürer, associent l’histoire et l’inconscient avec puissance, ravivant notre cauchemar de ce qui se passe actuellement à nos frontières.

Innombrables sont les écrivains inspirés par Gracq. Des collections d’essais, telle Liberté grande chez Boréal, ou des maisons d’édition de romans, telles Attila ou Zulma, le saluent de maints choix éditoriaux. Jacques Abeille, Jean-Marie Blas de Roblès, Hubert Haddad écrivent sur le vertige des gouffres approchés inéluctablement, les yeux ouverts sur un enfer.

Lorsque François Ouellet et François Paré, professeurs de littérature québécoise, s’écrivaient entre 1998 et 2000 (Traversées, Nota bene, 2014), tentant des « conjonctures » sur leur discipline, ils faisaient remarquer que la contre-culture, la route, avait cédé le pas à l’« impuissance radicale ». Chacun pour soi, l’enchantement s’est désorienté. Toutefois, l’écriture « réclame quelque chose à la limite », observait François Ouellet ; la « fin du patriarcat », la « venue d’un autre monde », une « fin de civilisation », un « passage à vide de l’humanité ».

Cet appel du paysage, insistant chez Aquin, chez Jacques Brault, résonne étrangement en 2014, sous ces mots de François Paré, qui écrivait après Michel Serres : « Toute écriture est une approche et un dépassement de la rive. Un pont pour les tremblants marcheurs que nous sommes. »

«Il est singulier que les lieux accoutumés de vivre à l’ombre gardent longtemps encore dans le plein jour cet aspect chauve et ébloui qui les dénonce, comme une bête des cavernes qui se tortillerait au grand soleil.» Julien Gracq

Les Terres du Couchant

Julien Gracq, Corti, Paris, 2014, 259 pages



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