L’autre Calvino

« Mon bureau est comme une île : il pourrait se trouver ici comme dans un autre pays. Et d’ailleurs les villes sont en train de se transformer en une seule ville, en une ville ininterrompue où l’on perd les différences qui autrefois caractérisaient chacune d’elles. » Paris, Turin ou New York, c’était un peu du pareil au même.

Avec Ermite à Paris. Pages autobiographiques, Gallimard amorce la réédition intégrale de l’oeuvre d’Italo Calvino (1923-1985), un écrivain italien de première importance. Vous vous direz peut-être : ces textes avaient déjà été publiés en France par les éditions du Seuil en 2001. Vous aurez raison. Mais ils n’étaient déjà plus sur le marché, et les droits de toute son oeuvre ont été repris il y a quelques années par la famille.

Recueil de textes autobiographiques, Ermite à Paris nous donne à voir un écrivain sorti de la bulle littéraire qu’il avait patiemment construite, plumitif d’ordinaire discret dans son oeuvre à propos de sa vie personnelle, qui croyait que« les écrivains perdent quelque chose lorsqu’on les voit en chair et en os ». On est loin du fabuliste mélangeant l’humour et la fantaisie avec Le baron perché, Le vicomte pourfendu et Le chevalier inexistant, de l’explorateur littéraire membre de l’Oulipo, magistral avec Si par une nuit d’hiver un voyageur et Les villes invisibles, du théoricien de la littérature des Leçons américaines, l’inépuisable cycle de conférences qu’il préparait pour l’université Harvard tout juste avant que la mort l’emporte.

La Grosse Pomme

 

Premier arrêt : Journal américain 1959-1960, un long texte dans lequel il raconte son séjour de cinq mois aux États-Unis, financé par la Fondation Ford — une résidence à laquelle participaient aussi le Belge Hugo Claus et l’Espagnol Fernando Arrabal. Impressionné dès son arrivée à New York, Calvino s’installe au Grosvenor, l’un des hôtels les moins miteux de Greenwich Village.

C’est sa découverte de l’Amérique. En plein coeur de l’épicentre artistique et éditorial de New York, Calvino, membre du comité éditorial d’Einaudi en Italie, visite les librairies et les éditeurs, assiste à une séance du mythique Actors Studio. Curieux de tout, mais un peu dégoûté par les beatniks barbus qu’il a l’occasion de croiser, et Allen Ginsberg (qui « vit comme mari et femme avec un autre barbu ») ne l’impressionne pas. Les femmes ? Les très belles femmes lui semblent rares, des petites-bourgeoises pas très différentes de celles de Turin, ville industrielle du Nord où il a grandi.

Mais New York, pour lui, est une ville simple, une sorte de prototype de ville de par sa topographie, son apparence et sa société. Tandis que Paris s’enracine sous la surface, s’étend en profondeur, cumule les significations et les possibilités.

Parmi les autres textes de ce recueil, on trouve un survol de son enfance passée sous le fascisme, quelques notices biographiques « objectives », des mises au point concernant son engagement au sein de la gauche italienne et un éclairant compte-rendu de ses productives années parisiennes — il a vécu de 1969 à 1980 dans cette ville qu’il compare à une encyclopédie ou à une bibliothèque, tout en faisant de multiples allers-retours en Italie.

Ermite à Paris. Pages autobiographiques

Italo Calvino, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Gallimard, Paris, 2014, 310 pages

À voir en vidéo