Infusions organiques

Le personnage de Nicolas sillonne les routes en quête d’animaux morts frappés par les routiers.
Photo: Clint Austin Associated Press/The Duluth News Tribune Le personnage de Nicolas sillonne les routes en quête d’animaux morts frappés par les routiers.

Une jeune femme émerge d’un long sommeil, flottant entre la conscience et l’amnésie, au milieu d’une atmosphère surannée : un manoir au fond des bois, habité par ce qui reste d’une famille richissime, isolée et dégénérée, au coeur d’une campagne québécoise qu’en grands bourgeois ils semblent tous mépriser.

Jasmin Muguet, le seul héritier de cet empire fantôme, habite avec sa mère encombrante et se désespère parce qu’Adèle, sa femme, ne l’aime plus. « Comme certaines pâmées, Jasmin pensait que si Adèle le quittait un jour, il cesserait de respirer. » Fin connaisseur des plantes et de leurs usages, il décide de précipiter cette issue inévitable et de sacrifier l’objet de son amour en l’empoisonnant petit à petit, jour après jour, avec des infusions de baies de morelle noire — une plante aussi appelée « tue-chien », de la même famille que la belladone.

Une octogénaire russe, autrefois gouvernante au service de la famille Muguet, auquel Jasmin s’était attaché, habite encore la région. Après avoir quitté le service de la famille, Ivana Bittova — translittéré de cette façon, le nom a plutôt une consonance tchèque — a recueilli puis adopté Nicolas, un garçon maltraité par ses parents.
 

Thanatomorphose

Nicolas, lui, qui a aujourd’hui une quarantaine d’années, mène une existence solitaire, sillonne les routes de la région et ramasse les carcasses d’animaux sauvages qui ont eu la malchance d’être frappés par les automobilistes. « Dans ma camionnette, il y a cette odeur indéfinissable de poil, de sang, de sueur, de saisons et de prières. Des prières courtes et ferventes — des éjaculations — prononcées pour je ne sais qui, qui se jettent vers le ciel comme mes bêtes devant les voitures. »

Réussissant à tromper son mari, Adèle parviendra à fuir son emprise, avant d’être recueillie par Nicolas, qui va la ramener à la vie et lui insuffler à nouveau le désir — et notamment le désir de se venger de son bourreau.

Histoire teintée de folie et de cruauté, tout imprégnée de relents organiques, de mort et de décomposition, Les fleurs carnivores, quatrième roman de Marie-Chantale Gariépy, est aussi une réflexion diluée sur l’amour qui emprisonne et qui détruit ce qu’il touche.

On pourra trouver, toutefois, l’infusion peu concentrée : la plupart des personnages manquent de profondeur et de texture, et le dernier tiers apparaît un peu précipité. Des impressions qui portent à croire que le roman aurait sans doute gagné à être plus élaboré. Quelques références culturelles russes, sorties de nulle part et pas vraiment maîtrisées, viennent aussi écorcher le vernis d’étrangeté d’un roman qu’illuminent pourtant, par ailleurs, de réelles qualités d’écriture.

Les fleurs carnivores

Marie-Chantale Gariépy, Tête première, Montréal, 2014, 158 pages

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