L’art de Joël Pourbaix

Le poète pousse sa quête jusque dans les bars. Dérouté, il voyage à travers pays et souvenirs.
Photo: Alexandre Meneghini Associated Press Le poète pousse sa quête jusque dans les bars. Dérouté, il voyage à travers pays et souvenirs.

On croirait aborder le livre d’un vieux sage, tranquillement penché sur le poids de sa propre vie, quand on ouvre Le mal du pays est un art oublié. Poésie incarnée dans l’air du temps, dans le temps qui passe. « Grincements d’oiseaux et claquements de portières, je reconnais le flot imminent de l’agitation commune qui rongera la noblesse du petit matin », nous confie-t-il, d’entrée de jeu, au lever du jour. Le calme qui se dégage de ces textes remplit l’heure d’une conscience d’être à l’affût d’une certaine exactitude. « Il fut un temps où errer n’était point se tromper », constate le poète, qui tend sa parole dans la direction d’une pensée attentive.

Ailleurs, on rencontre Henri, un itinérant amateur de pétanque, qui fait dire à Pourbaix qu’« un cadavre a le don brutal de trouer un lieu de son silence ». À de nombreuses reprises, l’efficacité redoutable de ces pensées tranche le texte, lui donne une dimension inattendue, supérieure, qui porte le poème vers des lieux de tremblements où l’âme s’entend, se reconnaît.

Le poète va dans les bars à la recherche de ce petit défaut dans la dégradation du monde qui pourrait bien surseoir à l’anéantissement, alors qu’il « cherche la douleur de la brèche », l’assouvissement de l’apesanteur. Car le poète donne de lui-même l’image d’un homme ordinaire, englué dans l’inertie souvent abrutissante de la télé et des croustilles englouties dans cette envie toujours prégnante de manger ses émotions. Blessé, il écoute ce corps rapatrié. Dérouté, il voyage à travers pays et souvenirs. Mélancolique, il retourne aux sources de l’enfance.

Dix fois, cent fois

Petite musique du désespoir aussi que ces chants ombrés, que cette voix qui traverse les embûches et les joies. Les proses de Pourbaix s’inscrivent dans la poésie dite narrative, la tiennent à bout de mots, avec cette langueur qu’imposent la nostalgie aussi bien que la lucidité. « Nous perdons notre âme dix fois, cent fois dans une vie, il faut bien la recouvrer », constate le poète dans cette ardeur qui le fait arpenter son proche territoire.

Entre les cauchemars et les ultimes méandres du bonheur ancien ou présent, le poète nous fait pénétrer au coeur de scènes qui prennent l’allure de rêves éveillés ou de fulgurantes découvertes d’un présent lumineux. Et tant il est vrai qu’« une caresse mouillée réinvente le vertige d’être là », tout aussi vrai est le fait que « chaque jour qui passe mérite son sol ».

Beau recueil aux textes généreux qui nous entraînent dans cette pensée du poème conçu comme la voix même de l’intériorité et de la conscience de soi.

Le mal du pays est un art oublié

Joël Pourbaix, Le Noroît, Montréal, 2014, 144 pages