Débusquer l’enfer

C’est avec un thriller planté dans le « Deep South » américain (Seul le silence, Sonatine) que R. J. Ellory a fait une entrée fracassante il y a déjà presque une décennie. Et voilà que sa plus récente histoire se déroule au Mississippi. Ce n’est pas le seul point commun entre les deux tragédies, qu’il nous raconte dans un style d’une richesse inimitable.

La vie s’étire mollement à Whytesburg pendant que Richard « Tricky Dicky » Nixon s’enlise de plus en plus dans l’affaire du Watergate. Jusqu’au jour où le shérif John Gaines, à peine revenu du Vietnam, découvre un cadavre enfoui sous la berge de la petite rivière bordant paresseusement la localité. Nancy Denton était portée disparue depuis 20 ans et la vase a préservé son corps de jeune adolescente. Sa réapparition va déclencher une accumulation d’horreurs : meurtres, incendie criminel, suicide, mutilations…

En l’espace de quelques jours, les cadavres vont se mettre à s’empiler autour de la petite ville jadis tranquille et Gaines se croira presque plongé dans l’enfer qu’il vient tout juste de quitter.

Rien ne sera simple dans cette enquête impossible chevauchant les décennies sous le regard suspicieux des grandes familles bourgeoises et des partisans du Klan. Gaines devra naviguer sous le vent pendant qu’en sourdine on entendra tout au long une sorte de réquisitoire contre la guerre, ou plutôt contre l’inhumanité qu’elle engendre et les plaies béantes qu’elle sème derrière elle. Les neuf cercles du titre font tout autant référence à l’enfer de Dante qu’à celui né de la guerre, celle du Vietnam ou celle que les Américains ont menée dans le Pacifique contre les Japonais.

Ce que traque ici le shérif Gaines s’apparente à la part d’ombre qui nous habite et prend parfois chez certains le visage du mal incarné. Comme dans Seul le silence… Hanté lui-même par ses souvenirs et le grondement des bombes au napalm éclatant dans la jungle, Gaines sera confronté à ses démons avant de pouvoir mettre un terme au cauchemar.

C’est un récit terrible et déroutant raconté par un des grands maîtres du genre. L’écriture d’Ellory (rendue brillamment par Fabrice Pointeau, son traducteur attitré) est encore plus souple, plus intuitive et plus percutante que jamais. Les neuf cercles est un grand livre, toutes catégories confondues, et l’on en sortira profondément bouleversé, autant par l’histoire que par la façon dont elle est racontée.

Que l’auteur se soit amusé à faire lui-même son éloge sur Internet sous un nom d’emprunt et qu’il fasse encore partie ou non de l’église de scientologie n’y changera strictement rien.

Les neuf cercles

R. J. Ellory, traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau, Sonatine, Paris, 2014, 574 pages



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