Comment devenir un homme et à quel prix ?

Le septième titre de Luc Mercure, Port de mer, est une novella intense et crue, qui relate l’agression subie par un jeune gai et la descente morale aux enfers qui s’ensuivit.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le septième titre de Luc Mercure, Port de mer, est une novella intense et crue, qui relate l’agression subie par un jeune gai et la descente morale aux enfers qui s’ensuivit.

Port de mer : rien à voir avec ce qui pourrait ressembler à une destination de rêve, ni à un voyage romantique. Malgré son titre, rien d’exotique dans ce livre de Luc Mercure, auteur de six romans depuis 1990, dont La Mezquita (Québec Amérique)paru l’an dernier.

Pas de faux-fuyants, aucun ménagement dans Port de mer. C’est frontal. Saisissant. Éprouvant. Dès le début. « J’ai hâte de te péter la gueule. » C’est la première phrase de cette novella contenue dans une petite centaine de pages, relatant au passé une agression scabreuse subie par un jeune gai.

Il se souvient de tout, n’a rien oublié de son secret honteux, ni des heures, des jours, des mois pénibles qui ont suivi. Mais pourquoi cette nuit-là, en 1983, ce brillant étudiant en littérature est-il allé se jeter dans la gueule du loup ?

L’homme l’avait pourtant prévenu. Il lui avait bien dit, lors de leur rencontre dans un bar gai de Montréal, qu’il cherchait « un gars pour lui défoncer la gueule ». Mais fallait-il le prendre au pied de la lettre ?

« J’ai hâte de te péter la gueule. » C’est ce qu’il lui avait dit ensuite, dans le taxi filant vers le Port de mer, ce « complexe résidentiel formé de deux tours à côté de la station Longueuil ». C’est là qu’habitait cet homme à la fin de la trentaine ou au début de la quarantaine, vêtu comme un comptable.

Le choc

Et s’il allait véritablement passer à l’acte ? « On s’en allait chez lui pour qu’il me pète la gueule. Au pire je m’en tirerais avec quelques instants pénibles ça m’était déjà arrivé. C’était peut-être comme ça qu’on devenait un homme. »

La vie sexuelle du jeune gai en était encore au stade de l’expérimentation. Il se savait malhabile, ne croyait mériter aucune tendresse. Le sexe rude, sans sentiment, sans engagement : aussi une façon de se mettre à l’abri de l’amour.

Il cultivait un goût de l’aventure. Ça l’excitait de se retrouver avec des inconnus. Il avait tendance à faire confiance au premier venu. Même s’il lui était arrivé d’être malmené. Et de prendre ses jambes à son cou quand la peur prenait le dessus.

Jamais, jamais il n’aurait pu croire que ça irait jusque-là, cette nuit-là, en 1983, au Port de mer. Jamais eu mal comme ça, jamais eu peur comme ça auparavant. Jamais été traité aussi brutalement, sauvagement. Tous les détails y sont, c’est terrible.

Stigmates

Il lui a fallu du temps ensuite pour comprendre ce qui s’était véritablement passé. Pour mettre des mots sur ce que l’autre lui avait fait. Après l’agression, la descente aux enfers s’était poursuivie. Souffrance physique aiguë. Maux de toutes sortes. Et autodénigrement, autodestruction en continu.

Il l’avait mérité, il l’avait cherché d’une certaine façon. Il ne valait pas mieux que ça au fond : être traité comme un moins que rien, ça lui collait à la peau. Il ne valait rien, il n’était rien, il n’était personne. C’est ce qu’il se disait, à répétition.

Tout se délitait en lui. Plus rien n’allait dans sa vie. Petite vie morne, sans envergure, sans amour. Ratages successifs sur le plan affectif, sentiment d’échec grandissant sur toute la ligne.

Le fait est qu’il était obsédé par son secret. Pas moyen de se confier à quiconque. Trop honte. Personne à qui faire confiance vraiment, de toute façon. Certainement pas son père absent, ni sa mère indifférente. Non plus que le beau Philippe séducteur, ou la bonne amie Sophie, sollicitée par ses amours en dents de scie.

Il vivait dans la peur de recroiser son bourreau. Il était hanté par lui. Il était au bord de la folie, au bord de l’abîme. Pensées de suicide récurrentes. Jusqu’à mettre le pied tout près du précipice. Sautera, sautera pas ?

C’est tout ça et plus encore que le narrateur, Luc, qui ne dévoile son prénom que vers la fin de son récit, recrache dans son récit. Et c’est son ambiguïté, son attitude paradoxale, ses agissements incompréhensibles même pour lui-même qui le rendent si particulier. Tout ce temps qu’il met avant de cesser de s’autoflageller, de se tenir pour responsable de la barbarie qui lui est tombée dessus, pour enfin accepter de nommer, ne serait-ce que pour lui-même, l’agression qu’il a subie.

Par-dessus tout, ce qui nous tient de bout en bout dans Port de mer, c’est le rythme adopté. Un rythme imposé par l’absence de ponctuation à l’intérieur de chaque phrase : pas de virgule pour reprendre son souffle. Et, plus on avance, des phrases de plus en plus longues.

Comme s’il y avait urgence de tout déballer enfin sans vraiment prendre le temps de respirer. Question de ne pas changer d’idée en cours de route, d’aller jusqu’au bout, coûte que coûte, de tout dire, sans fard, une fois pour toutes.

Ce texte nous tient du début à la fin. L’ouverture en soi est remarquable de justesse dans l’effroi, dans l’inadmissible violence qui nous est rendue. La fin, quant à elle, culmine en un mal-être qui trouve, sinon un apaisement, du moins une petite porte de sortie vers ce qui pourrait s’avérer une nouvelle vie, comme on dit un nouveau départ.

Et si, entre les deux, entre le début et la fin du récit, le no man’s land dans lequel est plongé le narrateur semble parfois s’enliser dans la fadeur, nous ne sommes pas dupes de ce qui se joue derrière. Luc a beau chercher, par la distance qu’il met entre le monde et lui, à camoufler la souffrance qu’il ressent, elle ne peut faire autrement, ligne après ligne, que de nous sauter à la gorge.

Toute ma vie il me poursuivrait. Toute ma vie je me demanderais quand il ressurgirait. Même si je changeais de ville de pays de continent de planète de système solaire. Il saurait. Il me retrouverait. Il me ferait payer mon affront. Je ne serais jamais en paix.

Port de mer

Luc Mercure, Québec, Amérique, Montréal, 2014, 104 pages

1 commentaire
  • Gaston Bourdages - Abonné 22 décembre 2014 08 h 40

    La seule lecture de votre...

    ...titre madame Laurin m'a directement interpellé. Oui, «Comment devenir un homme et à quel(s) (j'ajoute) prix?» Devenir un homme dans l'esprit de cette «humanité en devenir» (feu monsieur Jacquard) et des routes choisies, consciemment ou moins, pour y arriver... que de chapitres d'histoires de vie ! Dans certains cas, d'histoires de morts. J'ai été et demeure touché de l'appréciation, non pas la critique, que vous faites de cet ouvrage. De me demander comment se porte la dignité dans ce que l'auteur y décrit ? Que de souffrances ! En conclusion, je me permets d'écrire: «Comment devenir un «H»...omme?» Mes respects - Gaston Bourdages - Petit «pousseux de crayon sur la page blanche»
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.