L’amitié jusqu’à la lie

Amélie Nothomb n’a jamais été modeste dans ses épanchements littéraires. C’est connu. Mais l’écrivaine belge a aussi développé, en 23 ans, une appréciable expertise pour mettre en scène des personnages insolites aux relations ambiguës. Au carrefour de ce binôme littéraire, composé d’autofiction et d’inusité, Pétronille est une cuvée douce-amère de l’auteure, étrangement simple et linéaire, qui raconte l’amitié entre une écrivaine établie et l’une de ses correspondantes, la Pétronille du titre, devenue camarade de ses soirées d’ivresse — cet « état augmenté de conscience ».

Au premier chapitre, clé de voûte du roman puisqu’il en explique les fondements, Nothomb assène sans demi-mesure ce qui a valeur, dans le contexte, de vérité métaphysique. « Boire en voulant éviter l’ivresse est aussi déshonorant que d’écouter de la musique sacrée en se protégeant contre le sentiment du sublime. » Lucide, catégorique, cette observation donne le ton de Pétronille : un très sérieux abandon de nature expérimentale, qui aura un penchant inédit pour le banal et le frivole.

C’est lors d’une séance de dédicace que l’écrivaine-narratrice met enfin un visage sur le nom de Pétronille Fanto, cette singulière jeune fille de 22 ans avec laquelle elle correspond régulièrement. À ce moment, lasse de s’enivrer dans la solitude, l’écrivaine cherche justement « quelqu’un avec qui boire la lumière ». Chimie aidant, toutes deux prennent rendez-vous et s’assoient devant une première bouteille de champagne pour se jauger. Queue de poisson.

In vino veritas

Après un long silence, les buveuses se retrouvent et développent, cette fois, une connivence qui voyagera par moments jusqu’aux limites de la folie. Au fil des ans, il y aura beaucoup de champagne, de disparitions, de réapparitions, même une cohabitation — bref, toutes les phases d’une amitié consumée, vécue à travers l’écriture et souvent magnifiée par l’alcool.

Au moyen de dialogues vifs et laconiques et de scènes brèves qui en accélèrent le rythme, Pétronille observe le métier d’écrivain, effleure la fracture des classes sociales et va jusqu’à verser dans une sorte de comédie à la française, ne lésinant ni sur les référents culturels ni sur les aventures burlesques. Dissimulée derrière sa narratrice, bien évidemment le nombril du roman, Nothomb s’amuse de son autofiction. On s’amuse aussi, mais il faut comme toujours en prendre et en laisser, quitte à perdre certains fils.

Bien que la quête d’une ivresse et d’une amitié fusionnelles soit à l’origine de leur rencontre, c’est plutôt la fragilité des deux femmes, rendues transparentes par l’alcool et poussées dans leurs derniers retranchements, qui porte l’émotion de Pétronille. Une émotion, cela dit, à l’effet aussi passager que celui du champagne qui lui sert de liant.

Pétronille

Amélie Nothomb, Albin Michel, Paris, 2014, 180 pages