L’enfance comme révélateur

L’écrivain Jean-François Beauchemin assume, revendique même, cette apparence fourre-tout décousue contenue dans son ouvrage.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’écrivain Jean-François Beauchemin assume, revendique même, cette apparence fourre-tout décousue contenue dans son ouvrage.

Jean-François Beauchemin poursuit la quête méditative, pleine d’étrangeté, qui caractérise son parcours. Comme il l’avait fait dans son ouvrage précédent, Quelques pas dans l’éternité (Québec Amérique), l’écrivain de 54 ans nous ouvre ses calepins.

Même mode opératoire : Une enfance mal fermée entrecroise notes éparses, souvenirs résurgents, pensées fugitives, petits détails du quotidien. Le tout nourri de citations qui témoignent d’un éclectisme certain : on passe de Dostoïevski à Julian Barnes, de Jean d’Ormesson à Albert Einstein, de Michel Tournier à Frédéric Beigbeder, et ainsi de suite. Pas de dessins de l’artiste ici, plutôt des photos reliées à son enfance, à sa famille. Ajoutez aussi des bouts de chansons de son cru. Et des lettres, adressées à ses proches.

Cette apparence fourre-tout, décousue, l’auteur l’assume. Mieux, il la revendique : « Mes décalages, mes perturbations, mes coqs-à-l’âne, mes évitements de moi-même sont à l’image de cette ligne pleine de virages abrupts, de boucles et de détours sur laquelle je marche et je tente de fixer mon histoire. »

Cette façon d’être, aussi une façon d’écrire, déconcerte, certes, mais c’est par le fait même une porte ouverte à la réflexion, au questionnement, à la redirection du regard vers l’inattendu, vers l’ailleurs, vers ce qui nous échappe. C’est une porte ouverte au repositionnement envers nous-mêmes, envers le monde.

La cohérence de l’ouvrage apparaît dans cette sorte d’entêtement à ne pas se laisser berner par les lignes droites, les vérités toutes faites, le tout cuit dans le bec. Elle est dans la démarche fouillis. Elle est aussi dans le noyau dur qui est exploré, fouillé et refouillé, le même qui traverse toute l’oeuvre de Jean-François Beauchemin.

Enfance, vie, mort

Il y a l’enfance, pour commencer. Pilier premier de l’auteur. Source inépuisable, repaire incontournable d’une quête jamais achevée. Il y a aussi la mort, inéluctable. La mort des parents tant aimés, disparus de la terre mais tellement présents à son esprit. Et sa mort à lui, entrevue lors d’un épisode marquant qui l’a plongé dans le coma il y a quelques années. Dans l’enfance, déjà, son corps l’a lâché de fulgurante façon. La proximité de la mort, encore et toujours là. Avec son mystère, nécessairement. Son étrangeté. « Je pense qu’une volonté obscure, une nuit d’avant l’être et d’avant la connaissance, lutte de toutes ses forces afin que cesse ma vie. Je n’arrive pas à expliquer autrement ces rencontres répétées avec ma mort […]. » Tout cela qui induit une part de mysticisme, qui ramène constamment à la question de Dieu. Plus précisément, à la question de l’absence de Dieu.

Un révélateur

Se retrouvent aussi, sous d’autres angles, des éclairages nouveaux, les considérations déjà présentes dans les ouvrages antérieurs de l’écrivain, sur la recherche de beauté, l’importance de la nature, l’affection pour les animaux, pour les chiens en particulier. Et, bien sûr, il y a Manon, l’amoureuse, la femme chérie sans qui la vie ne serait qu’une éternelle répétition.

Il y a, derrière tout ça, dans cet ouvrage, le parcours en dents de scie d’un homme qui tente de comprendre comment il est devenu écrivain et pourquoi. Un homme qui s’est beaucoup cherché. Et qui a trouvé, dans le matériau des mots, le lieu d’exploration qui lui permet de poursuivre sa quête de lui-même.

L’écriture agit comme un révélateur pour Jean-François Beauchemin. « L’une des deux ou trois raisons qui me poussent encore à écrire, c’est l’espoir de cette rencontre avec celui que je deviens et qui m’attend, sûrement, à l’un ou l’autre des embranchements de ma vie. »

Jean-François Beauchemin en cinq dates

1960 Naissance à Drummondville.

1998 Parution de son premier roman, Comme enfant je suis cuit (Québec Amérique).

2005 Prix France-Québec pour Le jour des corneilles (Allusifs), roman qui inspirera au réalisateur français Jean-Christophe Dessaint un film d’animation du même titre, sept ans plus tard.

2006 Publication d’un premier recueil de poésie, Voici nos pas sur la terre (Le Noroît).

2007 Prix des libraires du Québec pour La fabrication de l’aube (Québec Amérique), récit dans lequel l’auteur revient sur un épisode fulgurant de sa vie qui lui a fait toucher le seuil de la mort.

En seize ans de métier, j’en ai mis onze ou douze à me consoler de n’être pas Ernest Hemingway. Ce que je veux dire, c’est que je suis un écrivain comme tant d’autres : plus adroit que doué, lu mais peu vendu, distraitement encensé, récompensé publiquement mais secrètement pauvre.

Une enfance mal fermée

Jean-François Beauchemin, Leméac, Montréal, 2014, 192 pages