Sans véritable issue

Nous sommes dans les Flats, un quartier de la banlieue de Boston, ici et maintenant. Dans un bar en fait, ordinaire, crado : le Cousin Marv. Le patron est nerveux et Bob, le barman, tient le cap, molo, jusqu’à ce qu’un homme entre en coup de vent prendre une grosse enveloppe tout juste sortie du coffre-fort du petit bureau derrière. Tout vient de se jouer.

Mais pas vraiment, puisque 30 minutes plus tard deux hommes cagoulés se pointent et réclament la recette de la soirée, revolver au poing. C’est à ce moment que, sans qu’on nous l’explique vraiment, on saisit que le braquage arrive trop tard puisque le bar est un dépôt, un point de chute (comme dans le titre anglais du livre : The Drop). Quelques pages plus tard, on comprendra aussi que le Cousin Marv est « administré » par la mafia tchétchène, qui a tout simplement fait savoir au patron, Marv, qu’il ne l’était plus vraiment.

Du livre au film, de retour au livre

Cette histoire est tirée d’une nouvelle d’une vingtaine de pages (Animal Rescue) que Lehane a écrite il y a plusieurs années ; il y est revenu pour en tirer un scénario de film — The Drop, tourné par le cinéaste belge Mikaël Roskam et sorti en salle en septembre. Le romancier y est retourné une deuxième fois pour en tirer un livre, parce qu’il estimait que le film laissait dans l’ombre des trucs que lui trouvait importants. Cela tourne en fait autour des deux principaux personnages du roman : Bob, le barman que l’on connaît déjà, et Eric Deeds, dont on n’a pas parlé encore, une sinistre petite frappe au profil particulièrement dérangé. C’est en fait tout ce que l’on a besoin de savoir pour dévorer ce petit livre construit en touches toutes fines sans qu’il y paraisse vraiment.

En surface, il y a ce monde implacable, sans véritable issue, dans lequel se débattent Bob, Marv et leurs clients réguliers. Les rares épisodes où les mafieux tchétchènes se manifestent sont si perturbants qu’on ne les décrira pas ici, sauf pour dire qu’ils sont là pour fixer les frontières d’un monde dont on ne peut pas sortir : l’enfer ordinaire de l’inhumanité brutale.

Mais plus profond encore, ce qui s’impose d’abord sur un fond de photo noir et blanc à gros grains, ce sont des personnages. Deeds. Bob. Marv. Nadia aussi. Et même le chien Rocco, un ancrage important du roman. Les possibilités de vie de tout ce beau monde sont si réduites qu’elles font penser à ce qui se passe vraiment autour de nous, un peu partout. Sinon en nous, souvent. Là est toute la force de Dennis Lehane. Dans ces non-dits allusifs, dérangeants et si ordinaires que l’on s’en rend à peine compte tellement ils se cachent sous la peau du récit. Sous la nôtre aussi peut-être, informulés, flous.

Comme par hasard, ces plongées dans une sorte de brouillard informe où rien n’est jamais vraiment résolu risquent de vous coller à l’âme une fois la dernière page tournée…

Quand vient la nuit

Dennis Lehane, traduit de l’anglais par Isabelle Maillet, Rivages, Paris, 2014, 272 pages