Le mercantilisme virtuel

Pour les chantres de la prétendue démocratisation de la planète par Internet et les médias sociaux, la documentariste, essayiste et militante Astra Taylor fait figure de trouble-fête. Son témoignage a du poids puisque, née à Winnipeg en 1979 et partie vivre ensuite aux États-Unis, elle est de la génération du numérique. Elle affirme : « Bien qu’Internet offre une tribune à de nombreuses voix, son ouverture reflète (voire amplifie) autant l’injustice qu’elle la combat. »

Il est donc tout naturel que son livre Démocratie.com ait comme sous-titre Pouvoir, culture et résistance à l’ère des géants de la Silicon Valley. Astra Taylor y dévoile que, derrière le progrès technologique, se cachent une guerre contre la culture et une accentuation de l’inégalité sociale.

Les magnats du technopôle américain, explique-t-elle, se joignent à ceux d’Hollywood en les surpassant dans leur désir de « plaire à un public toujours plus large, de faire sensation ». Selon son éloquent réquisitoire, ils pillent les travaux des internautes moins affairistes mais plus créateurs qu’eux et misent sur les revenus publicitaires pour imposer leur domination.

En décortiquant la pensée de Kevin Kelly, éditeur du magazine Wired et thuriféraire du capitalisme numérique qu’il présente comme « une version revue et corrigée du socialisme », Astra Taylor se montre particulièrement convaincante. Narquoise, elle cite ce passage ahurissant du défenseur du pillage sur le Web : « Au lieu de recevoir rations et subventions de l’État, nous obtenons une abondance de biens gratuits. »

 

Libre accès ou pillage?

Sa riposte à Kelly et à ses semblables est aussi brillante que cinglante : « Outre ses faiblesses et son hypocrisie, la fumisterie libertarienne selon laquelle l’entreprise privée et le libre marché sont les principaux moteurs de l’innovation et du progrès masque une vérité essentielle : l’industrie de l’informatique et Internet n’auraient jamais vu le jour sans le financement massif et continu du gouvernement fédéral des États-Unis. » Elle donne plusieurs exemples de l’intervention étatique.

Astra Taylor met à nu une autre réalité occultée : le piratage sur Internet des créations artistiques, phénomène que des libertariens ennoblissent au nom de la gratuité des échanges, sert, en définitive, le capitalisme traditionnel, en continuant, à la manière de celui-ci, « à façonner les désirs et les valeurs des gens ». Il ne cesse aussi d’exploiter les créateurs en oubliant de les payer, selon une vieille habitude des pires affairistes.

Le Web menace l’avenir du journalisme professionnel, diffuseur éprouvé de la démocratie et de la culture. Astra Taylor en donne une explication mordante : « Les dirigeants politiques et les barons des affaires ne demandent pas mieux que de vaquer à leurs occupations à l’abri des regards inquisiteurs. » Prometteuse malgré tout, la révolution sociale par Internet reste à faire.

On n’assiste pas à une démocratisation de l’accès à la culture, mais plutôt à sa réorganisation, avec de nouveaux gagnants et de nouveaux perdants.

Démocratie.com Pouvoir, culture et résistance à l’ère des géants de la Silicon Valley

Astra Taylor, traduit de l’anglais par Nicolas Calvé, Lux, Montréal, 2014, 304 pages