Des munitions contre les armes

David Vann applique dans Goat Mountain le même modus operandi que dans Sukkwan Island, prix Médicis étranger 2010 : un événement accidentel et tragique, une seconde de trop, suivi d’une longue descente aux enfers.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir David Vann applique dans Goat Mountain le même modus operandi que dans Sukkwan Island, prix Médicis étranger 2010 : un événement accidentel et tragique, une seconde de trop, suivi d’une longue descente aux enfers.

À l’automne 1978, dans le nord de la Californie, un garçon de onze ans parti à la chasse avec son père, son oncle et son grand-père tire accidentellement sur un homme — un braconnier qui se promenait illégalement sur leurs terres avant l’ouverture de la chasse — aperçu à travers la lunette télescopique d’une carabine.

David Vann applique dans Goat Mountain le même modus operandi que dans Sukkwan Island, prix Médicis étranger 2010 : un événement accidentel et tragique, une seconde de trop, suivi d’une longue descente aux enfers. Ce quatrième roman vient ainsi clore un cycle romanesque qui ressemble à une déclinaison, sous différentes facettes, de la propre histoire familiale de l’écrivain.

Chacun des protagonistes essaiera de traverser comme il le peut cette épreuve inédite et révélatrice. Et le roman, à l’évidence, accumule sans prétexte les questionnements d’ordre moral sur la banalité du mal, la violence, l’honnêteté, le courage et la prolifération des armes à feu.

À treize ans, à la mort de son père, David Vann avait hérité de toutes ses armes — y compris celle avec laquelle il s’était suicidé. « À neuf ans, mon père m’offrit une carabine Winchester .30-30 à levier, l’arme à feu de tous les westerns, et il mit un genou à terre lorsqu’il me la donna, la tenant à deux mains comme s’il s’agissait d’une épée de cérémonie. » À onze ans, il abattait son premier chevreuil. Les rituels ont une face sombre : ils permettent « de rendre l’horreur normale ».

La mort violente, la question tordue des rapports père-fils et celle plus large des relations sociales masculines alimentent Goat Mountain — roman peut-être moins percutant que Sukkwan Island, mais pas moins troublant.

Moi, paria

Le 14 février 2008, Steven Kazmierczak, 27 ans, se rend armé à la Northern Illinois University (NIU). Il y tue cinq personnes et en blesse dix-huit avant de se donner la mort. Dernier jour sur terre, qui paraît en même temps, est une enquête sur les origines de ce drame.

C’est un étrange sentiment d’identification envers le tueur qui a poussé l’écrivain à s’intéresser au destin de ce paria : son enfance malheureuse, ses relations sociales déficientes, sa maladie mentale, son rapport à la violence et aux armes. C’était aussi l’occasion d’examiner sans le fard de la fiction son propre rapport aux armes et celui — bien plus pervers — de la société américaine dans son ensemble, où beaucoup croient encore que « les armes sauvent des vies ».

Aller au-delà des clichés à la recherche de l’humain, trouver un dénominateur commun, c’est ce que fait Vann, qui se refuse à stigmatiser son sujet. « Pourquoi n’avais-je pas blessé quelqu’un ? Comment avais-je échappé à cela, et pourquoi pas lui ? »

Goat Mountain

David Vann, traduit de l’anglais par Laura Derajinski, Gallmeister, Paris, 2014, 256 pages

Dernier jour sur terre

David Vann Traduit de l’anglais par Laura Derajinski Gallmeister Paris, 2014, 256 pages