Les maîtres de saison

Anticosti, au tournant du XXe siècle, est le décor du plus récent roman de Michel Langlois.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Anticosti, au tournant du XXe siècle, est le décor du plus récent roman de Michel Langlois.

Genre foisonnant et lucratif, le roman historique occupe régulièrement une place de choix sur les listes de best-sellers québécois. S’il repose le plus souvent sur un triptyque féminin (auteure, héroïne, lectrice) — pensons aux oeuvres de Louise Tremblay-D’Essiambre ou de Micheline Lachance —, il est également pratiqué par quelques romanciers de carrière. Parmi eux, Michel Langlois, Jean-Pierre Charland et Denis Monette font figure de maîtres.

Avec Au fil des jours, troisième tome des Gardiens de la lumière, Langlois poursuit le récit des Cormier, gardiens de phare à Anticosti de père en fils, au tournant du XXe siècle. Relatant l’histoire méconnue de l’île, de son acquisition par Henri Menier — célèbre chocolatier français — jusqu’à sa mise en vente, en passant par l’essor de son industrie touristique, le roman se déroule de 1905 à 1919. Trois grandes parties le composent : « Les années fastes » et « Les années pleines » montrent que, comme la destinée des Cormier, « le travail de gardien de la lumière était immuable ». Tandis que « Les années néfastes », partie plus poignante que les précédentes qui manquent un peu de rebondissements et de souffle romanesque, évoque les réalités difficiles des habitants dans le contexte de la Première Guerre mondiale. La concision des multiples chapitres et son style limpide rendent accessible la lecture de ce tome, qui s’inscrit dans la tradition de la saga familiale où chacun trouve sa « place dans le grand arbre généalogique ».

Publié dans la même collection chez Hurtubise, le quatrième et dernier tome des Années de plomb de Charland emprunte une structure similaire. Cette fois, c’est la Deuxième Guerre qui sert de toile de fond à l’intrigue sentimentale, mélodramatique et plutôt convenue. Amours de guerre raconte les trois ans passés au Royaume-Uni par Thalie, « vieille fille, médecin, volontaire de l’armée », qui vivra, avec l’aviateur Jacques Létourneau, sa « première vraie histoire d’amour » à quarante ans, puisqu’« à vingt ans, elle consacrait toute son énergie à la réussite de ses examens à l’Université McGill ». À travers les tragédies du conflit armé, qui force la réorganisation de toute la société, ce sont les filiations féminines qui sont essentiellement mises à l’avant-plan par le romancier à la plume informée et expérimentée.

Auteurs populaires

S’il comporte toutes les caractéristiques propres au roman historique (cadre d’époque, personnage central anticonformiste — une femme la plupart du temps —, amours tumultueuses, format imposant), La veuve du boulanger de Monette exploite la veine autrement en faisant revivre le Montréal des années 1955 à 1978. L’intrigue se concentre sur Gervaise, fille d’un quartier populaire de l’Est et veuve du livreur de pains Pom, que Nicolas Delval épousera en dépit de son statut d’avocat de Westmount. Se rapprochant du roman de moeurs urbaines — dont Bonheur d’occasion de Gabrielle Royreste le modèle consacré de la littérature québécoise —, le livre traduit avec acuité les conflits de classe, notamment par le biais desdifférents lieux fréquentés, des écarts entre les niveaux de langue et des descriptions abondantes de tenues vestimentaires qui révèlent qu’aux yeux de son mari, « Gervaise était sa poupée avant d’êtresa femme ». L’écriture de Monette est directe et fluide, ce qui fait que l’on se prend au jeu de cette histoire parfumée à l’eau de rose. En filigrane du récit se tisse également une sorte de plaidoyer en faveur de l’art que le romancier exerce avec succès : « Les auteurs populaires sont les plus lus en France comme ici, tandis que les autres, plus littéraires, dorment bien souvent sur les tablettes. »

Par ces oeuvres, qui forment une traversée du XXe siècle et qui figurent en tête des palmarès actuels, Langlois, Charland et Monette font montre d’une parfaite maîtrise des codes du roman historique et populaire. Celles-ci, malgré leur facture conventionnelle, sauront plaire aux milliers de lecteurs fidèles qui suivent les romanciers de saga en saga. Quant aux autres, pour peu qu’ils se laissent porter par ces récits habilement ficelés, tout particulièrement celui de La veuve de Monette qui rend les atmosphères d’autrefois bien vivantes, ils y trouveront aussi une réjouissante source de divertissement.


Les années de plomb - Tome IV: Amours de guerre
Jean-Pierre Charland, Hurtubise, Montréal, 2014, 448 pages

La veuve du boulanger
Denis Monette, Logiques, Montréal, 2014, 517 pages

Les gardiens de la lumière - Tome III: Au fil des jours

Michel Langlois, Hurtubise, Montréal, 2014, 436 pages