«Le Devoir» et les Juifs

Le directeur-gérant du «Devoir», Georges Pelletier, en 1938
Photo: Archives Le Devoir Le directeur-gérant du «Devoir», Georges Pelletier, en 1938

Le 3 décembre 1938, le directeur-gérant du Devoir, Georges Pelletier, écrit ceci à propos des Juifs : « Nous en avons accueilli jadis des milliers de Russie et d’Europe centrale. Pourquoi recevoir de surplus ceux de l’Allemagne naziste ? » Le ton a bien changé au journal fondé par Henri Bourassa. En août 1931, avant de céder la direction du quotidien qu’il a fondé en 1910, Bourassa proposait plutôt de dénoncer l’intolérance et de faire preuve d’ouverture d’esprit à l’égard des Juifs, même s’il demeurait un homme profondément de droite. Sous la nouvelle direction de Georges Pelletier et d’Omer Héroux, le discours change, soutient Pierre Anctil dans À chacun ses Juifs, une anthologie de soixante éditoriaux publiés dans Le Devoir entre 1910 et 1947 où s’exprime un profond malaise à l’égard des avancées de la modernité.

Les Juifs ne sont les bienvenus nulle part dans le monde, constate Georges Pelletier. Alors pourquoi devraient-ils l’être au Canada ? Pas un mot au sujet des politiques déshumanisantes des nazis. Le Canada, juge Pelletier, a tout simplement déjà accueilli assez de Juifs. Entendez par là qu’à son sens il en a trop accueilli. « Nous avons de nos problèmes tant qu’il faut, à commencer par notre problème juif », écrit-il.

Professeur d’histoire à l’Université d’Ottawa, Pierre Anctil a consacré une part importante de sa vie à publier, traduire, analyser et diffuser des textes qui aident à mieux comprendre la place de la communauté juive au Canada. Ses travaux, souvent pionniers, ont encouragé un dialogue historique souvent fécond.

Bascule

Lorsqu’en 1943 « des informations parviennent à tous les médias du monde selon lesquelles les nazis s’affairent à liquider les populations juives d’Europe », écrit Pierre Anctil, la perspective du Devoir« ne change toutefois pas ». Le quotidien continue d’opposer un refus à l’accueil de réfugiés juifs. Mais cette fois, observe Anctil, on le fait de façon moins dogmatique, au nom par exemple des problèmes d’intégration à la communauté française que poserait une immigration soudaine allophone. Pour Georges Pelletier d’ailleurs, qui donne un ton au diapason du pire, ne pas prêter secours aux Juifs dans ces circonstances n’a rien d’antisémite, même si l’on connaît de plus en plus l’horreur du nazisme. Le journal dont il a la charge se contente de renvoyer dos à dos, en opposition parfaite, la Russie et l’Allemagne, c’est-à-dire le communisme et le nazisme, comme s’il pouvait y avoir au final, dans les horreurs provoquées par deux idéologies différentes, un simple jeu de bascule à somme nulle.

La question de l’immigration en général et des Juifs en particulier se posera de manière différente à compter des années 1950 et 1960, observe Anctil. En 1947, une nouvelle génération fait peu à peu sa place dans un journal qui montrait jusque-là l’existence d’« un certain sentiment judéophobe » disséminé un peu partout au Canada.

À chacun ses Juifs - 60 éditoriaux pour comprendre la position du «Devoir» à l’égard des Juifs, 1910-1947

Pierre Anctil, Septentrion, Québec, 2014, 441 pages