Dans la forêt primitive

«Sacrifice» (2012), de Guy Oberson (huile sur toile)
Photo: Guy Oberson «Sacrifice» (2012), de Guy Oberson (huile sur toile)

Troupeaux en état de swing, cette « manière de sentir et de prendre l’espace », est-il dit de Ginga, une installation muséale de bois de cerfs et céramique, tel un mouvement de capoeira. Les bois de cerfs de Guy Oberson dansent comme des étoiles de mer.

De grands cervidés légers, échappés de montagnes intérieures, profondes, ruisselantes et désolées, parcourent Terrestres, oeuvres et journal d’atelier du peintre suisse Guy Oberson, qu’accompagne Nancy Huston en poésie. Anima, l’enfant et l’animal n’ont de pièges que L’enfant-chamois, cet étrange crâne mi-humain mi-cervidé qui hante les pages de ce beau livre d’art.

Quelle est donc cette condition de l’homme-animal qui poursuit l’artiste depuis la préhistoire des cavernes ? C’est le totem primitif, nid/amour/lutte, une même part de liberté que le peintre fait exister de ses gestes démesurés. Ses nids sont des cerveaux, des ruches, des roches, des bâillements, des organes ! Huston y nomme le dieu absent, ce besoin d’outre-monde à qui se sent, comme elle, à la fois révolté et fragile pour exister.

Un souffle de prière

Le peintre-sculpteur a moulé des bois de cervidés, déposés en « une blanche danse » dans l’aire d’exposition, « leurs blancs élans se répondant / si bien, si bien… si bien / qu’ils ne s’aperçurent même pas / en leur blanc coeur secret… / rouge plaie » (Huston). Archaïques parures, oubliées et retrouvées par des mains expertes, adoratrices ! Car
« le peintre éclate de rire » en défiant le Créateur, étant monde d’un monde lorsque, sur le papier bambou, l’aquarelle fait surgir d’étranges bois-paysages, ensorcelants, lavis coulant du sang et de pluie, de terre et d’eaux mêlées, « lumière, vibrations ». Les mots et les images parlent en décalé, sur une partition musicale au fin doigté.

Puis, d’un souffle, les repères disparaissent ; demeure l’imaginaire du peintre. Et l’enfant paraît ! Ce sont des images de foetus, desmâchoires et des nerfs, des os en forme de tabernacle, des traces épeurantes de visages déformés. Huston nomme la terreur du fond des âges, ces visions insupportables de crânes où les humains se forgent des laboratoires : « Chair pure ! », élan et chant sacré ! L’ouvrage se laisse méditer, apprivoiser, affronter, sur les mots, les aquarelles et les huiles d’un très beau voyage au coeur de l’animalité.

Terrestres

Nancy Huston et Guy Oberson, Actes Sud/Leméac, Arles/Montréal, 2014, 141 pages