Louis-Edmond Hamelin: son pays, c’est l’hiver

Vallée de la rivière Koroc. Nunavik, Québec. 2004.
Photo: Robert Fréchette Vallée de la rivière Koroc. Nunavik, Québec. 2004.

« La seule façon d’aimer ce pays-là, c’est d’être dedans, de l’incorporer », écrit le poète et médecin Jean Désy dans La nordicité du Québec, un beau livre d’entretiens avec l’économiste et géographe Louis-Edmond Hamelin, présenté par Daniel Chartier, spécialiste des représentations du Nord.

Or, ce pays, le nôtre, Vigneault l’a chanté, n’est pas pensable sans l’hiver. Pourtant, seulement 35 % des Québécois, environ, aiment la saison froide, se désole Hamelin. « Ce n’est pas une fantaisie, l’hiver : c’est une réalité, un objet, qui est là de façon récurrente chaque année, explique le géographe. Quelqu’un qui aime l’hiver a, à mon avis, un degré de québécité plus élevé que celui qui passe son temps à le détester. »

Ceux qui affirment, d’ailleurs, ne pas aimer l’hiver pour cause de manque de lumière se trompent, ajoute-t-il. « Pendant l’hiver, la luminosité ne se retrouve pas dans les îles tropicales au sud de l’Amérique du Nord. La luminosité se trouve ici, au-dessus des champs de neige profonds comme celui de Québec. »

Néologismes

Hamelin, qui a eu 91 ans cette année, a consacré toute sa carrière scientifique à la nordicité, un mot dont il est l’inventeur et qui désigne l’idée qui caractérise le Nord, la pensée appliquée au Nord comme réalité concrète. On doit d’ailleurs au géographe une foule de néologismes (« glaciel », « hivernie », « nordologie », « autochtonie » et des dizaines d’autres), créés pour rapprocher l’humain de son milieu.

Cet élan linguistique vient de loin. Hamelin raconte que, quand il avait dix ans, son père cultivateur, qui souhaitait que son fils soit instruit, le réveillait tôt le matin pour lui faire chercher des mots dans le dictionnaire. Le père choisissait les mots dans sa réalité. Un jour, il demande à son garçon de trouver le mot « rang ». Or, dans le Larousse de 1935, ce mot n’existe pas dans son sens québécois. Le père propose alors « chemin de rang ». Même déception. « Comment ça se fait, s’exclame le paternel, que ces mots ne sont pas là ? Ils sont des mots français, pas des mots anglais ! Le notaire de la famille les écrit. Et il y a le curé, qui fait une messe de rang. » Hamelin suggère que c’est peut-être pour répondre à cette question qu’il s’est lancé dans l’aventure des mots.

« Quand on sait nommer les choses, explique-t-il bellement, on développe une amitié à leur endroit. Le fait de les nommer, de les comprendre un peu, crée de l’affection, car tout ce qui nous entoure n’est plus indifférent. » En 1963, dans le dictionnaire Robert, le mot « nordique » est uniquement rattaché à la Scandinavie. Dans Le Petit Robert de 2007, grâce à Hamelin, l’adjectif se voit octroyer un deuxième sens, qui renvoie « au nord du monde, y compris le nord du Québec ». La vision s’élargit.

Cette démarche linguistique, en effet, s’accompagne d’une pensée originale. En 1948, le Québec du Sud a des visées sur le Nord : colonisation agricole, foresterie, développement minier et hydroélectrique. À titre d’économiste, Hamelin se rend sur place. L’expérience sera une révélation. « On pénétrait dans des territoires qui étaient habités par des Autochtones comme si de rien n’était, se souvient-il. Cette attitude était celle de tout le Québec. Ma critique deviendra comme un Refus global nordique, sans contact direct avec le mouvement culturel du temps, au Sud. »

Utopie

Chantre de l’autochtonie et de sa culture holistique selon laquelle la nature n’est pas extérieure à la personne — « la terre, ça fait partie de moi-même », dira l’Indien —, Hamelin reconnaît aussi la valeur de la pensée occidentale et scientifique, qui sépare l’humain de la nature, et il précise que « ces deux systèmes sont d’égale dignité ». Il plaide donc pour une reconnaissance franche des différences culturelles, nécessaire à la compréhension mutuelle et à la discussion, dans le but d’en arriver à un « associationnisme », c’est-à-dire « à un système de pensée qui permettrait aux deux groupes différents de marcher chacun à leur façon, mais tout en étant accordés ».

Hamelin, au fond, rêve d’une coexistence politique entre le Québec du Sud et le Québec du Nord, projet qui permettrait une vision globale du Québec, « un tout-Québec où l’autochtonie détiendrait une vraie place » et dans lequel les uns et les autres, autochtones et non autochtones, adhéreraient à une vision du Québec comme « plénitude politique » et ressentiraient un attachement, « une fièvre », pour la totalité du territoire, qu’ils développeraient ensemble.

Le géographe rêve, pour le Québec, d’une troisième américanité. Après celle des autochtones et celle des Européens devenus canadiens et québécois, celle de la réunion des deux premières, fondée sur « une territorialité pan-Québec », lui apparaît comme la voie à suivre.

Hamelin a toujours voulu éviter, par souci d’indépendance scientifique, les prises de position politiques partisanes. Son utopie, magnifique et réalisable, s’inscrit toutefois dans une perspective résolument québécoise. Aussi, les souverainistes sérieux devraient la considérer comme un coffre aux trésors. Ils ont le devoir moral de l’intégrer à leur projet, de faire de la sagesse nordique de Louis-Edmond Hamelin un véritable Plan Nord, qui voit dans cet « espace presque infini » non seulement des ressources, mais d’abord et surtout un univers physique et mental qui nous définit et nous enrichit au sens noble du terme.

Pour les jeunes lecteurs

Miguetsh!
Michel Noël
Dominique et compagnie
Saint-Lambert, 2014, 176 pages

Le romancier québécois d’origine algonquine Michel Noël est lui aussi « un homme d’hiver ». Ethnologue de formation, il consacre son importante œuvre littéraire à faire connaître et à revaloriser la culture autochtone. Miguetsh ! (qui signifie simplement «Merci!») est un très beau roman d’apprentissage qui s’inspire de la jeunesse abitibienne de l’écrivain. Fils d’un Anishnabé (Algonquin) gérant du poste de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson, Pien (Pierre) est élevé à l’amérindienne par son père et ses grands-parents paternels. Son chemin de vie, dit-il, est « comme une piste de raquettes laissée par le marcheur dans la neige fraîche du matin ». Son vieux grand-père, qu’il adore, lui apprend tout : art de la chasse, chansons, légendes, prières et vision du monde. Quand l’ancêtre meurt — la scène est profonde —, alors que le territoire de chasse est envahi par des compagnies forestières, l’adolescent décide d’aller à l’école, dans le Sud, pour se donner les moyens de mieux défendre son peuple. Cet adolescent, c’est Michel Noël, qui est devenu un universitaire et un romancier attelé à la réconciliation entre les autochtones et les autres Québécois. Pour ce roman et pour son œuvre, on lui dit miguetsh ! 

La nordicité du Québec, Entretiens avec Louis-Edmond Hamelin

Daniel Chartier et Jean Désy avec 16 photographies de Robert Fréchette, Presses de l’Université du Québec, Québec, 2014, 142 pages

1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 15 décembre 2014 05 h 23

    Oui mais...

    Oui mais, pour apprécier une forêt à ses justes qualités, et en toutes saisons, il ne reste pas moins que de s'en éloigner paisiblement, donne souvent à mieux en mesurer l'étendu et l'exceptionalité...
    Observations qu'il faut alors partager avec celles et ceux qui apprécient ses richesses, en vivant de celles-ci.
    Merci à qui me lit, de temps à autres ici.