Une certaine histoire de la censure

Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, chef de la censure royale au XVIIIe siècle, qui favorisa la publication de l’«Encyclopédie», est un des censeurs sur lesquels s’attarde Robert Darnton.
Photo: Wiki Commons Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, chef de la censure royale au XVIIIe siècle, qui favorisa la publication de l’«Encyclopédie», est un des censeurs sur lesquels s’attarde Robert Darnton.

Spécialiste de l’histoire du livre et directeur des bibliothèques de l’Université Harvard, Robert Darnton se demande ce qu’est la censure. Il le fait à partir d’archives provenant de trois régimes autoritaires aussi éloignés dans le temps que dans l’espace : la France du XVIIIe siècle, l’Inde britannique et l’Allemagne de l’Est communiste.

Dans les trois « monographies » réunies pour De la censure, l’historien ne s’attache pas aux cas spectaculaires des écrivains emprisonnés et persécutés par le régime, puisqu’il tente surtout de comprendre le fonctionnement du phénomène, qu’il regarde « de l’intérieur ». Il suit le censeur dans son quotidien, en tâchant de tenir compte de son point de vue et en faisant ressortir, ce qui peut paraître surprenant, certains aspects positifs reliés à son travail.

Sous le règne de Louis XV, les censeurs se devaient de traquer dans les textes, avant publication, les idées immorales, hérétiques ou pouvant porter atteinte à la réputation du roi. Cependant, eux-mêmes écrivains, universitaires ou académiciens, ils étaient également amenés à effectuer un travail de révision, soulignant les fautes d’orthographe, les erreurs factuelles ou les défauts de style.

Parfois, aussi, note Darnton, « les censeurs donnaient des recommandations positives des livres […] Ils sympathisaient souvent avec les auteurs, les rencontraient et même collaboraient aux textes imprimés ».

Le contrôle sur le livre ne peut être réduit à une simple « lutte entre la lumière et les ténèbres », précise Darnton. Le fait de « rejeter la censure comme une répression grossière exercée par des bureaucrates ignorants est mal la comprendre. Bien qu’elle prît des formes très différentes, c’était en général un processus complexe qui exigeait talent et formation et qui s’étendait profondément dans l’ordre social ».

C’est ce qu’il constate à la lecture des archives de l’Indian Civil Service, où il a pu analyser un important système de catalogues mis en place par les Britanniques durant la deuxième moitié du XIXe siècle, qui servait à « consigner tous les livres qui paraissaient dans chaque province du Raj ».

La liberté de presse étant autorisée sur tout le territoire de l’Inde coloniale britannique, la surveillance reposait sur la lecture attentive de bibliothécaires érudits et polyglottes, qui avaient comme mission de recenser tous les ouvrages publiés. Ils notaient au passage « les traductions fautives et les impuretés de la langue » et interprétaient les textes de la littérature vernaculaire dans le but d’y déceler, à travers les thèmes abordés, les signes avant-coureurs de la sédition.

La liberté de la RDA

D’un régime à l’autre, Darnton fait revivre des archives jusqu’à présent peu étudiées, dont certaines sont reproduites dans l’ouvrage. Notamment, les pages consacrées à l’Allemagne de l’Est se lisent pratiquement comme une enquête policière. L’auteur y raconte sa visite au bureau de la censure de la République démocratique allemande (RDA) quelques mois après la chute du mur de Berlin.

Point de censure aux yeux des employés de la Direction générale de l’édition et de la librairie interviewés par Darnton. La Constitution de la RDA garantissait, disait-on, la liberté d’expression et les fonctionnaires faisaient, selon leurs mots, un travail de « planification » littéraire visant à préserver l’Allemagne de l’Est de la « camelote » produite à l’Ouest et « de la corruption liée à la culture consumériste ».

Auteurs et éditeurs ne se sentaient pas moins étroitement surveillés par la Stasi et la répression n’était pas un secret en RDA. Diverses stratégies permettaient alors de se mouler à la ligne du parti et de prévenir la censure : « dossier après dossier, on peut voir comment les éditeurs façonnaient la fiction est-allemande en coupant des passages, restructurant les récits, modifiant la nature des personnages et corrigeant les allusions aux questions historiques et sociales ».

Complicité

Darnton met en avant l’idée d’un contrôle sur le livre qui ne serait plus seulement compris comme une répression, « comme un affrontement entre création et oppression ». Il ressort clairement de son essai que « la complicité, la collaboration et la négociation caractérisaient la façon dont auteurs et censeurs opéraient, au moins dans les trois systèmes étudiés ici ». Même s’il reconnaît lui-même qu’il laisse en partie au lecteur le soin de comparer ces trois systèmes, son approche et son travail sur les archives révèlent en définitive des facettes méconnues de l’histoire de la censure.

L’histoire du livre avec Robert Darnton

Quatre titres pour découvrir le travail de l’historien.

 

L’aventure de l’Encyclopédie, 1775-1800 (Seuil). Un «best-seller» au siècle des Lumières.

 

Bohème littéraire et Révolution (Gallimard). Le monde des livres au XVIIIe siècle.

 

Gens de lettres, gens du livre (Seuil). Une sociologie de la culture et de la vie littéraire au XVIIIe siècle.

 

Apologie du livre. Demain, aujourd’hui, hier (Gallimard). Les moyens électroniques de communication et le livre façon Gutenberg, mis en parallèle.

Rejeter la censure comme une répression grossière exercée par des bureaucrates ignorants est mal la comprendre. Bien qu’elle prît des formes très différentes, c’était en général un processus complexe qui exigeait talent et formation et qui s’étendait profondément dans l’ordre social.

De la censure. Essai d’histoire comparée

Robert Darnton, traduit de l’anglais par Jean-François Sené, Gallimard, Paris, 2014, 416 pages