Un paradis sous les étoiles

En 1949, Jean-Paul Sartre a fait une visite éclair à Cuba. L’auteur de L’être et le néant filait le parfait « amour contingent » avec Dolorès Vanetti, journaliste franco-américaine rencontrée quelques années plus tôt — peut-être la plus grande passion de sa vie. Un souper chez Hemingway, qu’il n’appréciait pas vraiment, viendra mettre un terme à cette visite mal préparée qui va lui laisser un souvenir plutôt amer. « C’est une belle de nuit, très louche, probablement vérolée », écrira-t-il en parlant de l’île des Antilles.

C’est un second séjour plus heureux dans l’île, en 1960, cette fois en compagnie de Simone de Beauvoir, qui va lui faire appuyer sans réserve la révolution. Il va finir par rompre avec Castro dix ans plus tard, en réaction à la répression par le régime castriste de certains intellectuels et des homosexuels en général, devenus à ses yeux « les Juifs de Cuba ».

À la même époque, c’est un Ernest Hemingway bouffi, imbibé d’alcool et de doutes, que l’on trouve retranché dans son domaine de la Finca Vigia, à une dizaine de kilomètres de La Havane. Il n’a pas encore pondu Le vieil homme et la mer, son chef-d’oeuvre, pas encore reçu le prix Nobel. Mais ces années fertiles se trouvent au coeur du huitième roman de Paul Ohl, Les fantômes de la Sierra Maestra. Auteur de plusieurs romans historiques, l’écrivain de 74 ans a entre autres trempé sa plume dans le Japon du XVIIe siècle (Katana, Stanké), l’Amérique des conquistadors (Soleil noir, Stanké) et l’Afrique de l’esclavagisme (Black : les chaînes de Gorée, Libre Expression).

Portrait de famille

Bien sûr, Paul Ohl n’oublie pas ici l’essentiel : Alejandro Castro Ruz, alors jeune avocat impliqué politiquement, que l’on retrouve avec quelques compagnons à la veille du désastre de l’attaque de la caserne de Moncada le 26 juillet 1953. Avant sa rencontre au Mexique avec Ernesto « Che » Guevara, avant ledébarquement catastrophique du Granma sur les côtes de l’Oriente cubain et les mois de guérilla dans la Sierra Maestra.

Un kaléidoscope de personnages : J. Edgar Hoover, patron du FBI, fer de lance du maccarthysme. MeyerLansky, associé de Lucky Luciano et patron de la mafia cubaine qui était à la tête d’hôtels (dont le fameux hôtel Nacional), de casinos, de bars et de maisons de passe. Mafieux, politiciens, journalistes étrangers, agents de la CIA: autant d’acteurs de l’Histoire qui étaient au service de leurs propres intérêts et de l’impérialisme américain.

Ce sont les prémisses de la révolution, en somme, qui nous mènent jusqu’à la fuite de Batista, parti chercher asile à Saint-Domingue chez son ami Trujillo en emportant avec lui 800 millions de dollars du trésor cubain… Tout ce qui grenouillait à La Havane, le bordel des Amériques, à la fois paradis et enfer qui a toujours balancé « entre la splendeur et l’abandon ».

Avec Les fantômes de la Sierra Maestra, Paul Ohl nous offre une fascinante reconstitution d’un moment charnière de l’histoire de Cuba. Et à travers les dialogues, les réflexions et les doutes de chacun, mettant la littérature au coeur même de cette histoire — Castro et Guevara avaient tous les deux lu Pour qui sonne le glas, le roman qu’Hemingway a consacré à la guerre d’Espagne —, il donne aussi une dimension humaine à toute cette époque.

Ohl a mis tout son talent dans ce roman colossal à la maîtrise impeccable. Il lui a insufflé aussi — c’est l’évidence — l’amour et la passion qu’il voue à la plus grande île des Antilles, de même qu’à son peuple et aux premières années de sa révolution qui a malgré tout « incarné un idéal insensé et le destin héroïque d’un petit peuple tenu en otage par la plus grande puissance économique et militaire du monde ».

Mais l’esprit d’Hemingway était maintenant occupé par cette histoire de Cuba qu’il voulait tant raconter. Elle ne tenait nullement à La Havane et à ceux qui s’y agitaient. Pourtant, il ne savait rien des paysans, des sols pauvres où ne poussaient que buissons et épines. Il ignorait tout des coupeurs de canne à sucre, des rouleurs de tabac.?Il ne connaissait ni la forêt tropicale ni la cordillère. Encore moins la sierra de l’autre extrémité de l’île. Pour lui, Cuba était née de la mer. Un immense récif émergé de l’abysse. Cuba était le joyau le plus brillant de la couronne des Tropiques, et seul de l’océan voyait-on l’éclat de ses ors.

Les fantômes de la Sierra Maestra

Paul Ohl, Libre Expression, Montréal, 2014, 760 pages