Le «cours classique» a-t-il existé?

Photo: Fides

Depuis leur fermeture en 1967, les collèges classiques n’ont cessé de voir croître leur légende. Ceux qui les ont connus en conservent un souvenir ému, mais ne souhaiteraient pas les restaurer. Ceux qui ne les ont pas connus pensent souvent qu’ils ont été privés de l’essentiel. Entre la nostalgie d’une institution d’élite et l’évolution vers un modèle démocratique, le choix paraît aisé. Mais que sait-on au juste de leur histoire ? Est-il possible de reconstruire à travers cette histoire les valeurs que ces collèges véhiculaient ? Ces questions reposent en partie sur une prémisse : le « cours classique » aurait constitué une sorte d’invariant, qu’on pourrait retrouver dans les nombreux établissements qui l’ont offert pendant deux siècles. Aux yeux de plusieurs historiens, cette prémisse ne tient pas la route.

Les études regroupées dans Le collège classique pour garçons concluent plutôt qu’au cours de sa longue histoire, le « cours classique » n’a cessé de varier et, même si une sorte d’idéal type s’est maintenu d’un lieu à l’autre, les différences sont plus importantes que l’unité d’un modèle idéalisé. « Plus complexe, plus changeant », affirment les historiens, en rupture avec l’image monolithique du passé. Un thème récurrent illustre leur lecture : les variations considérables entre un cours centré sur l’humanisme classique, nourri de la culture antique, et un autre d’abord désireux de former pour les métiers du commerce. Déjà, dans ses grandes études sur les collèges des jésuites, François de Dainville avait signalé la résistance de plusieurs villes européennes à l’établissement de ces collèges sur leur territoire : on n’avait pas besoin d’une éducation fondée sur les arts de la robe destinée d’abord aux prêtres et aux avocats. Ce débat a eu cours au Québec, et on le retrouve ici analysé avec toute la précision d’une recherche rigoureuse.

Vers une histoire sociale des collèges

Ces études se concentrent sur cinq établissements : le collège de Nicolet (1803), le collège des Sulpiciens à Montréal (1773), le séminaire de Saint-Hyacinthe (1811), le collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière (1829) et le collège de Sherbrooke (1857). Le fait de ne pas présenter les collèges jésuites, même si tous les établissements se fondent à divers degrés sur leur programme éducatif, le Ratio Studiorum de 1599, permet en effet d’étudier de près des établissements qui étaient auparavant poussés à la marge. Dirigés par des prêtres séculiers, ces collèges reflètent une réalité très différente de celle des collèges jésuites de Montréal et de Québec. Centrés sur la formation d’une élite locale, ils se révèlent souvent plus sensibles à la nécessité d’une adaptation au monde moderne. On trouvera ici des figures fascinantes, comme cet abbé Chartier, auteur d’un abrégé hostile au Ratio des jésuites, ou encore le curé Painchaud de Sainte-Anne. Ces pionniers de l’éducation collégiale travaillaient chacun dans leur coin, le ministère de l’Éducation n’existait pas encore et l’influence des diocèses était prédominante. En 1950, le réseau des collèges québécois comptait 58 établissements répartis sur tout le territoire. Ce grand déploiement ne doit pas faire oublier que dans les meilleures années ce n’était jamais que 6 % de la cohorte qui les fréquentait.

Qualifiés de « citadelles nationales » par Étienne Parent, les collèges étudiés ici présentent un portrait sociologique très sédimenté. La provenance de milieux populaires en région fait contrepoids à la bourgeoisie des collèges métropolitains. Cette mixité sociale semble aller de pair avec une offre éducative plus diversifiée. Les auteurs portent également un regard attentif sur les collèges comme milieux de vie communautaires, autant pour les élèves que pour les personnels gravitant autour des enseignants religieux. Le recrutement des prêtres y demeure toujours important, nombre de collèges étant de fait des séminaires, et la promotion des idéaux de la vie religieuse s’y heurte aux nécessités de former une relève dans les nouveaux métiers des affaires. La formation morale et sexuelle des collégiens fait aussi l’objet d’études très neuves sur la fraternité masculine et la construction d’un idéal de virilité.

Décrochages

Parmi les constats importants de ces recherches, il faut noter la durée variable des études. Certaines années, plus de 90 % des élèves ne terminaient pas le parcours idéal de huit années. Dans son étude sur le collège de Montréal, Ollivier Hubert conclut qu’il convient de parler de filières ou de classes plutôt que de « cours classique ». La proportion des élèves qui a vécu le modèle idéalisé a beaucoup varié. Un autre constat concerne la critique du modèle des « humanités ».

Les conflits importants entre les oeuvres des frères, soucieux de formations utiles, et les défenseurs du collège traditionnel sont ici documentés par un travail d’archives passionnant : honnête homme ou homme pratique ? C’est l’axe du débat analysé par Louise Bienvenue. On lira cette étude avec attention : elle nous montre des familles dressées contre l’autoritarisme clérical, dans des milieux où le « vrai homme » n’était pas le lecteur de Cicéron ! Il est donc question ici de mettre en oeuvre une histoire sociale des collèges, pour y saisir autant le rôle confié aux humanités dans la construction des nouvelles élites que la nécessité de maintenir une formation adaptée aux requêtes du travail et la relève du patriotisme canadien-français.

À bien des égards, ce livre permet de renouveler en le complétant l’ouvrage classique de Claude Galarneau, Les collèges classiques au Canada français (1620-1970) (Fides, 1978), et il entre en résonance avec les riches travaux de Claude Corbo dans La mémoire du cours classique et Les jésuites québécois (Logiques, 2000 et Septentrion, 2004).

Alors que s’amorce au Québec, dans la foulée d’un rapport déposé en juin 2014 sur l’offre de formation dans les cégeps, un nouveau débat sur la formation générale et la place de la culture dans l’éducation des collégiens, la lecture de ces études apportera une perspective historique essentielle sur l’évolution des finalités de l’éducation post-secondaire. Faut-il recréer des filières séparées pour les futurs techniciens ou ne faut-il pas lutter pour conserver pour tous un programme ouvert sur la réflexion et la culture ? L’histoire de la démocratisation des collèges, une histoire impulsée par le rapport Parent qui les instituait, le montre sans ambiguïté : dans le contexte d’une philosophie civique de l’éducation, il serait malheureux de produire de nouvelles exclusions en recréant l’élitisme de robe du passé.

Louise Bienvenue, Ollivier Hubert et Christine Hudon, Fides, Montréal, 2014, 416 pages

Le collège classique pour garçons. Études historiques sur une institution québécoise disparue

2 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 1 décembre 2014 10 h 18

    Trop long

    J'ai fait quatre année de collège classique. Les trois premières au privé et la dernière au public , alors que le cours était sur sa fin.

    Étudier à la fois le Latin et le Grec, deux langues mortes, était nettement de trop.. Et le cours entier de 8 ans était beaucoup beaucoup trop long.

    Trop de temps perdu à étudier des choses inutiles, juste pour la culture générale.
    Inutilement car qui utilise le latin et le vieux grec de nos jours ?

    Après le secondaire 5 on devrait avoir le choix entre le CEGEP pour apprendre une technique débouchant directement sur un emploi . Ou alors passer directement à l'université , avec une année supplémentaire. Garder ausi les DEP évidemment, pour tous ces métiers si utiles.

    Trop de temps, d'énergie et de dollars dépensés inutilement dans le système actuel. Et il faut encourager particulièrement les sciences et techniques , notre besoin est surtout à ce niveau. De la viendront les inventions pour libérer notre environnement , améliorer la production de biens, trouver des remèdes importants etc..

  • François Dorion - Inscrit 1 décembre 2014 16 h 53

    Distinction

    Le cours classique offrait aux élèves, en plus des orateurs latins, un accès aux textes sacrés.

    Celui-ci a disparu avec la réforme de l'ECR.

    Le but de la révolution tranquille en éducation était de rendre accessible à tous l'enseignement.

    Alors pourquoi ne pas rendre accesible à tous les textes sacrés de la Bible, ne serait-ce que la Genèse, la passion et la résurection du Christ et l'Apocalypse en cahier dce lecture accompagnant le cours d'ECR?