Un goût pour la mort, un talent pour la vie

L’auteure anglaise P.D. James dans sa maison londonienne, en janvier 2001
Photo: Agence France-Presse L’auteure anglaise P.D. James dans sa maison londonienne, en janvier 2001
Officier de l’Ordre de l’Empire britannique, baronne de Holland Park à la Chambre des lords, sa vingtaine de romans policiers lui a valu de nombreux prix. Populaire mais discrète, P.D. James a connu une fin paisible, contrairement à plusieurs de ses personnages.
 

Au décès d’Agatha Christie en 1976, c’est à elle que l’on passa la couronne. Sacrée « Nouvelle Reine du crime », P.D. James ne fit jamais de cas du titre. Une femme indépendante doublée d’une travailleuse acharnée, elle avait déjà, à ce stade, surmonté assez d’épreuves pour occuper une vie entière. Or, voilà qu’une seconde s’offrait à elle sur le tard : celle d’une romancière à succès. Décédée jeudi à l’âge vénérable de 94 ans, cette ancienne fonctionnaire fut jusqu’à la fin une femme de l’ombre.

Née le 3 août 1920 à Ludlow, une ville marchande du centre de l’Angleterre, Phyllis Dorothy James fut contrainte d’abandonner l’école à l’âge de 16 ans afin d’aider sa famille, mais surtout parce que son père, un inspecteur du revenu, s’opposait à l’éducation supérieure pour les jeunes filles.

Secrétaire-comptable puis assistante de production dans un théâtre, elle épousa en 1941 le docteur Ernest White qui, traumatisé par la Deuxième Guerre, mourut interné en 1964. Habituée de se débrouiller, P.D. James faisait à l’époque déjà vivre leurs deux filles après avoir étudié l’administration hospitalière.

Devenue fonctionnaire au Home Office, le département ministériel responsable des secteurs de l’immigration, de la sécurité et de la loi et l’ordre, elle y resta jusqu’à sa retraite, en 1979. Dans l’intervalle, une auteure naquit.

Un inspecteur, une détective

Écrit entre 1954 et 1958, À visage couvert, une histoire de meurtre dans un manoir anglais, était manifestement influencé par Agatha Christie, alors LA référence en la matière. Publié en 1962, ce premier roman appliqué ne retint guère l’attention, mais marqua les débuts de l’inspecteur Adam Dalgliesh de Scotland Yard qui, à l’instar de sa créatrice, nourrissait des velléités artistiques, lui en tant que poète. Dalgliesh revint dès l’année suivante dans Une folie meurtrière.

En utilisant pour théâtre de l’action un hôpital psychiatrique, P.D. James s’inspira cette fois de milieux qu’elle connaissait bien, trop bien, et signa un second roman remarqué par la critique. En tout, Adam Dalgliesh est apparu dans 14 romans, dont le dernier, Une mort esthétique, sur les déboires homicides d’une clinique de chirurgie plastique isolée, fut publié en 2008.

Avec La proie pour l’ombre et L’île des Morts, écrits en 1972 et en 1982, elle mit au monde une détective privée mémorable : Cordelia Gray, qui connut des incarnations cinématographiques et télévisuelles.

Publié en 1992, Les fils de l’homme, sur un monde devenu stérile, marqua une rare incursion hors du policier, en l’occurrence vers la science-fiction d’anticipation. Alfonso Cuarón en tira un excellent film, en 2006.

Un style à soi

Trop sobres, voire trop « secs » au goût de certains, les romans de P.D. James se firent parfois reprocher de ne pas intégrer un brin d’humour, contrairement à ceux de l’aînée Agatha Christie, ou de manquer de ces sinuosités psychologiques caractérisant ceux de la cadette Ruth Rendell. Nul n’étant prophète en son pays, la France fut la première à reconnaître la valeur de son travail en lui décernant, en 1988, le Grand Prix de littérature policière pour son roman Un certain goût pour la mort.

En vérité, P.D. James était sa propre auteure. Elle développa son propre style, forgea son propre genre : un roman policier raisonnable et sensé, très anglais en somme, mais éminemment intéressant néanmoins. Généralement campés du côté des fonctionnaires plutôt que de celui des mondains, ses romans dénotaient une prédilection pour les univers clos, fussent-ils hospitaliers, académiques, ou cléricaux. Elle levait le voile sur ceux-ci en les abordant le plus souvent sous l’angle, familier pour elle, de la bureaucratie. Il en résultait des peintures de milieux certes peu glamour, mais saisissantes d’authenticité, et au sein desquelles se déployaient des intrigues réglées comme du papier à musique.

« J’aime la fiction structurée, avec un début, un milieu, et une fin. J’aime les romans avec une poussée narrative, un rythme, une résolution, ce que possède le roman policier », résuma-t-elle dans son essai Talking About Detective Fiction.

Le chemin parcouru

Une interlocutrice redoutable, P.D. James accepta en 2009 de mener une entrevue radiodiffusée avec le directeur général de la BBC, Mark Thompson. Dans les médias, on salua le lendemain sa manière de le talonner, The Guardian titrant « Le directeur général de la BBC Mark Thompson déstabilisé par le travail d’enquête de P.D. James ».

D’allégeance conservatrice, elle fut au nombre des signataires de la lettre s’opposant à la séparation de l’Écosse lors du référendum de 2014.

Devenue féministe comme « on devient femme », P.D. James sut au final donner tort à son père. Visiblement très consciente du chemin parcouru, elle formula cette opinion à travers l’un des personnages de son roman ultime publié en 2011, une suite cinglante — et policière ! — à Orgueil et préjugés de Jane Austen se déroulant en 1803 et intitulée La mort s’invite à Pemberley : « Cela fait plusieurs siècles déjà que nous avons admis que les femmes ont une âme. N’est-il pas grand temps d’admettre qu’elles ont également un cerveau. »

On notera qu’il ne s’agit pas d’une question.