La pensée toujours au travail

Depuis la disparition de Jacques Derrida, d’importantes publications continuent de faire connaître ses écrits, inédits ou introuvables. Ginette Michaud contribue à cet hommage au philosophe, dont la pensée féconde confronte la scène, souvent désastreuse, du monde.
 

Il y a dix ans, le 8 octobre 2004 exactement, mourait Jacques Derrida, laissant un héritage colossal. Il était né en 1930, dans un faubourg d’Alger, et deviendrait très lu, traduit et enseigné, notamment dans les universités américaines après 1968, pour sa pensée critique appelée « la déconstruction ».

Fondée sur des concepts d’émancipation et de justice — un terme qu’il entendait, après Emmanuel Levinas, comme la reconnaissance de l’autre —, sa pensée est devenue synonyme d’une cause, comme la révolution le fut en d’autres temps : accompagner lucidement la transformation de l’espace public, du droit, de la science ou de l’art, aussi bien que des événements politiques au retentissement international.

Parce qu’il démonta les contradictions qui traversaient les pensées de notre temps, la professeure de l’Université de Montréal Ginette Michaud, coresponsable d’éditer ses séminaires, a titré son dernier essai, Jacques Derrida. L’art du contretemps. Elle pointe par là comment Derrida décolla le temps de lui-même, décloisonnant le présent de sa dite unicité (sa substance, son immédiateté close) pour agrandir son espace.

Il a fait entendre l’inactuel, le spectral, une disjointure anachronique où des scènes imprévisibles résonnent par anticipation ou dans l’après-coup. Même en ce qui concerne Dieu, il a donné des mots d’une présence intérieure qui donne accès à quelque chose de l’ordre du secret. Dans son face-à-face avec l’art, il obéit à l’injonction « tais-toi et parle », outrepassant le geste d’art sans le domestiquer. Déchiffrement incessant, appel d’une pensée dépouillée, déplacement de « l’impossible » : à cette tâche, Derrida vouait la pensée, et c’est ce déploiement qui nous le fait aimer.

L’à-venir derridien

Il ne séparait pas littérature et philosophie : il inventait sans cesse. De l’idée d’une justice inaccessible, en raison de l’altérité qu’on porte même en soi, il a permis que la philosophie déborde de son domaine. Il l’ouvrit à l’à-venir, « ce qui s’annonce comme une promesse et excède la modalité du présent ». Un exemple : « Justices », inédit qui ouvre le collectif magistral que Danielle Cohen-Levinas et Michaud publient à Paris, unit aux essentiels Jean-Luc Nancy, René Major, Georges Leroux, J. Hillis Miller, J.-M. Rabaté et M. Calle-Gruber, pour en réamorcer la lecture dans une chaîne de substitutions possibles.

Ainsi vont 28 articles de ce collectif, Appels de Jacques Derrida, qui soulignent son originalité, biais d’appropriation vivifiante qui concerne le politique, la sphère théologique, l’Algérie, le nom, l’amitié, la « différance », le temps, l’exil, l’animal, les arts, la littérature, la loi, la langue, la traduction, autrui et, vers la fin de sa vie, la guerre. Quoi faire ? Il a posé cette question une fois rompues les évidences, et chacun y retrace en un chapitre comment il a donné des réponses nuancées, déconcertantes de prime abord.

En politique, il eut des engagements variés, « ceux d’un philosophe », écrit Michaud, entendant que ses principes, « l’exigence absolue de justice dressée contre les hiérarchies, les dominations, les exploitations, contre les différences imposées et manipulées », et l’exigence de refonder les lois de la cité ne le conduisirent pas à déclarer une quelconque souveraineté du sujet, tant il le tenait pour soumis à la sphère du fantasme. Bel exemple, que sa réserve sur la « perestroïka », lors de son voyage à Moscou en 1990, analysé par G. Leroux. Il voyait dans ce qui arrive la nécessité d’être surpris : il a ainsi élu l’hospitalité, le don, l’exposition vulnérable à la venue de l’autre, sans négliger ce qui nous menace.

Dissémination

La philosophie est nécessaire, dès l’enfance, disait-il, l’exerçant dans plusieurs directions et registres. Qu’il soit question de vivre ou de mourir, il y a toujours un seuil où se tenir, voir et dire. Il repensa le temps, en termes de venue et de départ, disséminant sa pensée féconde du côté littéraire, artistique, philosophique ou poétique, les unissant comme dans Glas (Galilée) où, entre Hegel et Genet, il engagea une force pulsionnelle nietzschéenne qui les fit relire à neuf.

Qu’il soit question d’animalité, de silence, de cri, d’écriture, d’affabulation, de trace, de transmission, de mémoire ou d’acte, il a fait cheminer sa pensée vers le monde. Son écriture, qui incluait la mémoire des bibliothèques, réfléchissait aussi, inversement, sur la tradition historique, sociale, pulsionnelle, fantasmatique inscrite dans les livres. Il a réuni ces croisements dans Politiques de l’amitié (Galilée, 1994).

À cette oeuvre immense, Appels de Jacques Derrida répond qu’il y a un Derrida à venir. À tort, on l’a dit illisible ; c’était le risque de sa proximité avec tous les arts, cet appel du mystère dans ses textes poétiques, intellectuellement et psychiquement puissants. Aux sujets graves, il répondait avec rigueur, admirant Celan, traitant Heidegger avec méticulosité. Sa survivance tient à ses dizaines de livres, mais aussi à sa lecture de ses devanciers.

Parutions récentes

La commémoration de la mort de Jacques Derrida fait fleurir un bouquet de publications. Quelques titres.

Heidegger: la question de l’Être et l’Histoire, Jacques Derrida, Galilée, 2013. Lecture critique passionnante de Heidegger et un des premiers cours de Derrida.

Penser à ne pas voir. Écrits sur les arts du visible, 1979-2004, Jacques Derrida, édité par Ginette Michaud, Joana Masô et Javier Bassas, La Différence, 2013. Plus de vingt ans de réflexion sur l’art, hantée par la compréhension du visible.

Le dernier des Juifs, Jacques Derrida, Galilée, 2014.

Les yeux de la langue, Jacques Derrida, Galilée, 2012.

Histoire du mensonge. Prolégomènes, Jacques Derrida, Galilée, 2012. Comment se raconte l’événement historique.

Pardonner. L’impardonnable et l’imprescriptible, Jacques Derrida, Galilée, 2012.

Séminaire. La peine de mort, Jacques Derrida, Galilée, 2012.

Jacques Derrida. L’art du contretemps

Ginette Michaud, Nota bene, Montréal, 2014, 376 pages

Appels de Jacques Derrida

Textes réunis et présentés par Danielle Cohen-Levinas et Ginette Michaud, Hermann, Paris, 2014, 657 pages