Orwell, l’indépendant

Pour comprendre toute la portée de la satire politique dans La ferme des animaux et 1984 (Folio), les deux grands romans de George Orwell (1903-1950), Une vie en lettres, choix commenté de sa correspondance que l’on vient de traduire en français, est indispensable. À cause du choc que fut pour l’écrivain britannique sa participation en 1936-1937 à la guerre d’Espagne, capitalisme, fascisme et communisme se ressemblent étonnamment dans l’horreur.

À partir d’environ 1700 lettres conservées d’Orwell, Peter Davison, éditeur de ses oeuvres complètes en anglais (20 volumes, plus un supplément), a choisi 269 d’entre elles de manière à reconstituer le parcours de l’écrivain, de sa naissance à sa mort.

Né au Bengale d’une famille anglaise liée à l’expérience coloniale, Orwell, après avoir grandi en Angleterre, gagne une autre possession britannique, la Birmanie, pour y être, de 1922 à 1927, officier de la police impériale. Ce qui lui permet en 1937, après avoir combattu en Espagne le fascisme de Franco aux côtés des républicains, de soutenir que le colonialisme anglais en Asie « n’est pas meilleur que le fascisme allemand, bien qu’en apparence il semble moins gênant ».

 

Tous de droite

Maelstrom des idéologies politiques, la guerre civile espagnole révèle à Orwell, militant de gauche venu prêter main-forte à une formation marxiste dissidente, chez les républicains en Catalogne, que « le fascisme n’est qu’un développement du capitalisme » et que « la plus modérée des soi-disant démocraties est capable de se transformer en fascisme en cas de crise ». La découverte s’élargit encore.

Orwell écrit : « Le trait le plus grotesque, que très peu de gens ont saisi en dehors de l’Espagne, est que les communistes étaient plus à droite que tous les autres, et qu’ils étaient encore plus désireux que les libéraux de pourchasser les révolutionnaires. » Il leur reproche de rejeter les milices ouvrières « où tous les grades recevaient le même salaire » pour les remplacer par une armée où règne l’inégalité criante comme dans « le système bourgeois ».

Sa satire romanesque des régimes totalitaires ne devra pas être interprétée comme une critique de l’égalitarisme mais comme le désaveu des systèmes politiques à parti unique où l’on ne tolère pas l’opposition. Pour combattre ces systèmes, le réalisme pousse Orwell à dévaloriser Tolstoï ou Gandhi qui, malgré leurs idées généreuses, n’ont pas été, à ses yeux, à l’abri du « culte de la personnalité » dont ils pouvaient être l’objet.

La militante Jennie Lee, compagne du ministre travailliste britannique Aneurin Bevan, a dit de l’écrivain : « Il n’était pas seulement socialiste, mais aussi profondément libéral. Il détestait l’imposition d’une discipline partout où il en trouvait, même dans les rangs socialistes. » Il n’y a guère de meilleur portrait d’Orwell, cet être souvent insaisissable.

«S’il fallait choisir entre la Russie et l’Amérique — et je suppose que c’est le genre de choix que l’on devrait faire —, je choisirais toujours l’Amérique.»

— Extrait d’Une vie en lettres

Une vie en lettres. Correspondance (1903-1950)

George Orwell, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, Agone, Marseille, 2014, 672 pages