L’homme qui respire les couleurs de l’air

Extrait de «La couleur de l’air» d’Enki Bilal
Photo: Casterman Extrait de «La couleur de l’air» d’Enki Bilal
Le pire n’a pas besoin d’être fatal. Dans la foulée d’«Animal’z» et de «Julia et Roem», le dessinateur-peintre-philosophe à ses heures Enki Bilal vient de mettre la touche finale à sa fable cataclysmique en trois tomes avec «La couleur de l’air» (Casterman), un récit qui sort du sombre pour laisser doucement entrer de la lumière. Rencontre avec l’alchimiste des bleus et des gris qui dessine ici l’optimisme, tout en s’inquiétant d’un retour en force de l’obscurantisme religieux qu’il a déjà combattu.
 

C’est dans le souci du détail que l’on reconnaît les grands. Encore une fois, Enki Bilal, comme pour les volets précédents de sa trilogie, a fait passer des auditions à son papier, minutieusement soupesé, caressé avec ses crayons, frotté avec les doigts pour s’assurer de trouver le grain parfait, la fibre en totale symbiose avec le récit qu’il souhaitait poser dessus. « J’avais un défi à relever », lance le bédéiste à l’autre bout du fil. Le Devoir lui a parlé il y a quelques jours, attrapé au vol entre deux engagements dans son atelier parisien. « J’avais besoin d’un papier capable de conserver les tonalités des deux premiers volets [un peu grises, un peu bleues], mais également d’accueillir l’arrivée de plus de couleur. Après plusieurs essais, je l’ai finalement trouvé. »

Le support a guidé l’histoire et inversement, comme l’expose désormais La couleur de l’air (Casterman), chapitre final de la trilogie écolo-catastrophique amorcée par Bilal en 2009 avec Animal’z. Le cycle du « Coup de sang », ce cataclysme environnemental qui a mis la Terre sens dessus dessous et forcé les humains à recomposer leur existence dans l’adversité, loin de tous ces repères physiques, sociaux et politiques que leur indolence a fait disparaître, trouve ici une conclusion lumineuse. Les personnages des volets précédents, Ana, Lester, le dauphin hybride, mais également Julia et Roem s’y rencontrent avec au-dessus d’eux désormais d’étranges naufragés placés dans un Zeppelin à la dérive.

« Il aurait été criminel de ma part de faire mal se terminer cette histoire, dit l’auteur. La planète ne peut pas se débarrasser des humains, du vivant, elle ne peut pas être rancunière. » Mais elle peut malgré tout manipuler ses habitants-survivants en faisant converger les protagonistes de cette fable à forte tendance apocalyptique vers un point que personne ne connaît et où l’angoisse de la destruction pourrait bien connaître son dénouement.

Un Western apocalyptique

« Après l’eau [dans le premier tome] et la terre [dans le suivant], je savais que ce volet allait se passer dans l’air », dit Bilal, devenu sexagénaire depuis le lancement de cette trilogie, avec toujours la même voix calme et posée, aux antipodes des univers sombres et torturés qu’il aime depuis toujours mettre au monde. « J’ai évité volontairement le feu, pour favoriser plutôt une progression narrative qui relève du western » avec présence, forcément, d’un bandit de grand chemin, cannibale pour l’occasion, mais également d’un objet volant menaçant avec les déchets nucléaires qu’il contient d’empirer le pire. Tanger, Anders et Esther s’y sont réfugiés, tout comme des jumelles orphelines qui, lorsque le dirigeable sans direction entre dans des nuages, convoquent par leurs citations Nietzsche ou Bakounine.

« Dans le drame, la planète a conservé la mémoire de la culture humaine, dit-il, pour expliquer l’étrangeté. Elle a aussi le pouvoir de l’insuffler aux humains », comme elle l’a fait cruellement, dans le volet précédent, en forçant Julia et Roem à rejouer le drame de Roméo et Juliette.

Pour Bilal, la recomposition écologique est donc en marche, après le Coup de sang de la terre et ses conséquences délétères sur la dérive des continents, mais si les tons de gris et de bleus font progressivement place à la couleur, dans laquelle la nature cherche désormais à s’épanouir de nouveau, l’auteur, lui, n’en demeure pas moins toujours aussi pessimiste face à cette empreinte écologique collective dont on peinerait, selon lui, à appréhender la grande incohérence. « Dans mes albums, j’essaye de m’amuser, de faire preuve d’humour, même s’il est noir, dit-il. Mais dans un débat sensé, j’ai plutôt tendance à dire mon inquiétude. Nous avons un besoin urgent de réinventer l’acte politique, de faire de la dimension planétaire un enjeu planétaire. Il a des choses à rebâtir et je compte beaucoup sur les jeunes générations pour le faire ».

Rattrapé par l’obscurantisme

L’homme, un artiste engagé né en Yougoslavie qui a mis son dessin reconnaissable parmi un million au service de la lutte contre les idéologies sectaires, aux dogmes divisifs, aux nationalismes radicaux et belliqueux, s’inquiète d’ailleurs du renouveau d’un certain obscurantisme religieux qui semble vouloir s’emparer des quelques zones de l’Afrique et du Moyen-Orient. Cette mécanique du mal, il la connaît, pour l’avoir explorée entre autres dans La trilogie Nikopol. Et forcément, chaque fois qu’il la croise, cela semble encore plus le désoler. « Le monde ne s’améliore pas. C’est une thématique qui me rattrape », lance-t-il en évoquant vaguement et sans plus de détails le nouvel album sur lequel il est en train de plancher.

Lucide mais pas dépressif, poétique et sensible y compris lorsqu’il autopsie les dérives de l’humanité, Bilal peut aussi se montrer prophétique, comme il l’a démontré par le passé, en 1982, en annonçant dans un portfolio intitulé Die Mauer la chute d’un mur, celui de Berlin, tombé sept ans plus tard, ou encore en imaginant dans Le sommeil du monstre en 1998, une sorte de 11 septembre 2001. Et forcément, si le don de raconter, d’émouvoir, de caresser l’oeil avec ces cases-oeuvres d’art, est toujours là dans La couleur de l’air, il est à souhaiter que celui d’anticiper l’avenir le soi, lui, un peu moins.

La couleur de l’air

Enki Bilal, Casterman, Paris, 2014, 96 pages

1 commentaire
  • Lise Gaudet - Abonné 21 novembre 2014 08 h 32

    BILAL

    Par qui je tire ma photo de profil et mon inspiration.