L’étoile de Normand Baillargeon

Normand Baillargeon (à gauche) est invité d'honneur du Salon du livre de Montréal, auprès, entre autres, du romancier Michel Tremblay et de la poète Denise Desautels.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Normand Baillargeon (à gauche) est invité d'honneur du Salon du livre de Montréal, auprès, entre autres, du romancier Michel Tremblay et de la poète Denise Desautels.

Mordu de positivisme, le chroniqueur Normand Baillargeon se proclame athée en citant son poète fétiche Jacques Prévert : « A comme absolument athée / T comme totalement athée / H comme hermétiquement athée / E accent aigu comme étonnamment athée / E comme entièrement athée. » Pourtant, l’anarchiste avoué dit mener avec d’autres « un combat visant à atteindre quelque inaccessible étoile du Nord ». Par bonheur, sa logique nous intrigue.

Cette étoile fait appel, indique Baillargeon, « à la justice sociale, à la liberté, à l’égalité ». Elle éclipserait toute domination de l’humain par l’humain. Déjà, dans notre nuit, elle éclaire le livre Chroniques des années molles, choix que le spécialiste des sciences de l’éducation a fait, à partir de 2012, de textes qu’il signe régulièrement dans le magazine Voir et le blogue qu’il y tient.

L’idée de l’étoile reste énigmatique, bien que Baillargeon l’ait trouvée « parfaitement exprimée » chez Bertrand Russell. Aussi areligieux que le chroniqueur québécois, l’écrivain et philosophe britannique l’identifie à un « monde éternel » qui, « même s’il n’existe que dans notre imagination »,se trouve « éloigné des luttes, des désappointements et des mâchoires dévorantes du Temps ». L’utopisme qu’elle symbolise serait, sans croyance à l’au-delà, la sagesse de toujours ruser pour résister aux échecs.

Voilà pourquoi Baillargeon, jovial grâce à son adhésion rationnelle, inébranlable, mathématique, à des idéaux comme « l’autogestion économique et une authentique démocratie participative », privilégie l’effet de surprise pour combattre ceux qui s’opposent à leur réalisation. Contre les quémandeurs qui abusent de la générosité de l’État et ainsi « entrent dans un infernal cercle de dépendance », il réclame la fin de l’aide sociale, mais les parasites à qui il pense ne sont pas ceux que l’on suppose.

 

Façonner les pensées

Le chroniqueur développe : « Il faut mettre un terme à l’aide sociale aux entreprises, à leur financement public débouchant sur la privatisation des profits qu’on leur permet. » L’humour reste la meilleure arme de l’anarchiste lucide qui sait que « cela ne se fera pas ».L’attitude de Baillargeon est d’autant plus réaliste qu’il signale que les grands médias sont généralement de mèche avec l’oligarchie politique et financière.

Encore là, l’analyse du logicien est cynique et railleuse : les grands médias, « en vendant des lecteurs, des spectateurs ou des auditeurs à des annonceurs »,sont « de connivence idéologique avec des gens qui partagent leur vision du monde » fondée sur le profit. Pas étonnant qu’ils soient liés de façon tacite, voire subliminale, à la propagande politique et à celle qui propose une évolution sociale programmée.

Baillargeon mentionne qu’un neveu de Freud, l’influent Edward Bernays (1891-1995), qui fonda aux États-Unis la discipline des relations publiques, croyait qu’« un gouvernement invisible » pouvait façonner l’opinion et les goûts de la majorité. Ce n’est pas pour rien que le spécialiste québécois de la pédagogie maintient qu’« éduquer une personne, c’est, idéalement, contribuer à la rendre libre, autonome, capable de penser par elle-même, tandis qu’endoctriner, c’est exactement l’inverse ».

À la suite de Prévert, scénariste des Enfants du paradis (1945), le grand film de Marcel Carné, Baillargeon l’utopiste, qui rêve de libération par la connaissance, ne cesse de voir dans le paradis non seulement la galerie supérieure d’un théâtre, mais aussi le lieu où se trouve l’inaccessible étoile.

L’auteur est invité d’honneur au Salon du livre et sera en séance de signatures les samedi 22 et dimanche 23 novembre.

Chroniques des années molles

Normand Baillargeon, Leméac, Montréal, 2014, 280 pages