Le mystère Louise Tremblay-D’Essiambre

Louise Tremblay-D’Essiambre reconnaît qu’elle écrit simplement, « pour ne pas dire [de façon] simpliste, selon certains ».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Louise Tremblay-D’Essiambre reconnaît qu’elle écrit simplement, « pour ne pas dire [de façon] simpliste, selon certains ».

«As-tu déjà entendu parler de Louise Tremblay-D’Essiambre ? », me demande la responsable du cahier Livres en tendant deux de ses tomes. Silence. Devrais-je ? « C’est l’un des auteurs les plus lus au Québec. » Le nom ne me dit rien, ce qui est étrange, car je lis journaux québécois et magazines populaires. Comment une icône ayant écoulé plus de 2,5 millions d’exemplaires de 37 romans — selon les chiffres et dires de l’éditeur — peut-elle échapper à la vigie des citoyens informés ?

Au téléphone, Louise Tremblay-D’Essiambre nomme l’éléphant dans la pièce. « Je suis cataloguée comme auteure populaire. Tout simplement, dit l’auteure, qui célèbre ses 30 ans de carrière cette année et dont le quatrième tome des Héritiers du fleuve vient de sortir. Le roman historique n’intéresse pas les critiques littéraires. »

Les lectrices — son lectorat est en grande partie féminin — lui parlent énormément de cette absence médiatique. « “Pourquoi ne vous voit-on pas à Tout le monde en parle ? Pourquoi n’êtes-vous jamais dans les émissions littéraires ?”, me demande-t-on. Je leur réponds : “Appelez les journalistes et demandez-le-leur !”, lance-t-elle en riant. Pas que ça me tente d’aller à la télévision, mais je le ferais au même titre que je continue de donner des conférences dans les bibliothèques, par respect pour ceux qui me lisent. »

Le roman historique est un genre aussi dévalorisé que la littérature jeunesse, en plus d’être victime du préjugé des best-sellers. « C’est le roman populaire englué dans le roman populaire », remarque Marie-Frédérique Desbiens, chercheuse en littérature à l’Université Laval et l’une des rares universitaires à se pencher sur le genre du roman historique. « C’est comme si on considérait que la masse n’a pas les capacités nécessaires pour reconnaître les qualités littéraires d’une oeuvre. Ce qui est tout à fait erroné », reconnaît-elle, en mentionnant que le portrait type du lecteur de best-sellers a souvent un diplôme collégial ou universitaire.

Mme Tremblay-D’Essiambre reconnaît qu’elle écrit simplement, « pour ne pas dire [de façon] simpliste, selon certains », ajoute-t-elle. Un style que ses lectrices apprécient, car elles ont tout le loisir de se plonger dans ses histoires. Ce lectorat, elle le défend comme une mère protectrice, et elle s’empourpre quand les critiques sont mesquins et réducteurs non pas envers ses livres, mais à l’égard de ses lecteurs. « Vous savez, il y a des gens qui m’ont avoué qu’ils ne lisaient pas et qui m’ont dit : “Grâce à vous j’ai repris goût à la lecture.” Pour moi, ça vaut tous les prix littéraires du monde. »

Un autre espace-temps

Le public des romans historiques fait mentir ces gens qui prétendent que les Québécois ne lisent pas et que la littérature se meurt. « Il y a tout un discours catastrophique autour de la littérature québécoise, et les 2,5 millions de ventes de Louise Tremblay-D’Essiambre montrent une réalité complètement contradictoire », dit Mme Desbiens en montrant le succès que remportent les romanciers du genre.

Ce star-système dans lequel s’inscrit la popularité de Louise Tremblay-D’Essiambre ressemble lui aussi à un univers parallèle. Il est bien différent de celui d’une Véronique Cloutier ou même d’une Chrystine Brouillet : ce ne sont pas les médias qui permettent à son étoile de briller, mais les admiratrices avant tout — selon un portrait établi par La Presse, les lecteurs de romans historiques sont des femmes de 35-50 ans. Certaines suivent Tremblay-D’Essiambre depuis dix, vingt ans, ou depuis la publication du livre Le tournesol — réédité récemment sous le titre La fille de Joseph — en 1984. « Il y a ce que j’appelle un triptyque féminin autour du roman historique écrit par les femmes, poursuit Mme Desbiens. On a une romancière de saga qui met en scène une ou des héroïnes féminines et qui s’adresse, on s’en doute très bien, à un lectorat en grande partie féminin. Ce mécanisme explique en partie la popularité du genre. »

Les lecteurs de romans historiques sont extrêmement fidèles, et c’est souvent ce même public que l’on retrouve d’un auteur à l’autre. Ils se partagent les tomes entre membres de la famille, entre amis, et insistent auprès des bibliothécaires pour emprunter des titres de saga qui ne sont pas encore publiés.

Ces lecteurs sont séduits par des éditeurs qui les courtisent en misant sur les chiffres — records de vente, succès commercial, saga étalée sur de multiples tomes. Dans cette optique, Mme Desbiens remarque qu’ils sont dans une logique complètement opposée à celle des éditeurs de livres plus « littéraires ». « Ces livres donnent un sentiment d’appartenance à une communauté. L’envie d’être au fait de ce qu’on devrait avoir lu. C’est une valeur tout à fait contraire dans le champ de la littérature plus artistique. »

Le snobisme entourant l’Histoire

Au cours de sa recherche postdoctorale sur les romans historiques, Marie-Frédérique Desbiens, grande lectrice de ce type de romans, a pu constater la sensibilité des « instances de légitimation » quant à ce genre littéraire qui empiète sur les chasses gardées de l’université que sont la littérature et l’Histoire.

« Il y a aussi plein de romans qui ne seront jamais abordés sous le couvert de romans historiques. La constellation du lynx [Boréal] a été très bien accueilli par la critique. “Voilà enfin le grand roman que le Québec attendait sur la Crise d’octobre”, pouvait-on lire. C’est vrai que la façon d’écrire de Louis Hamelin est très différente d’une Louise Tremblay-D’Essiambre. On n’est pas dans la logique du tome avec la Constellation, mais on reste devant un roman historique », explique-t-elle.

Pour s’autoriser à s’intéresser à ce genre d’oeuvres, la critique va éviter de qualifier l’oeuvre de « roman historique ». « Comme si un grand roman ou un roman de littérature légitime ne pouvait porter cette étiquette générique. On va plutôt dire que c’est un “excellent roman”, qu’il “repose sur l’Histoire” ou est une “reconstruction de l’Histoire”. »

Ces mêmes médias et critiques ont au final bien peu d’importance pour Louise Tremblay-D’Essiambre. Mère de neuf enfants, boulangère à ses heures et travailleuse acharnée, à 62 ans, la romancière a une vie qui peut rappeler celle des héroïnes qu’elle met en scène. Ce n’est pas étranger à cette proximité unique avec ses lectrices. « Les choses d’époque, ça rejoint les gens. Les jeunes aiment voir comment on a vécu tandis que ça ramène les adultes à leur propre jeunesse. Qui n’aime pas revenir à ses beaux souvenirs ? On est tous pareils, au fond. »

L’auteure sera en séance de signatures au Salon du livre les samedi 22 et dimanche 23 novembre.

Vie et mort et vie du roman historique

C’est en 1951, après la publication de L’ampoule d’or (Gallimard) de Léo-Paul Desrosiers, que la mort du roman historique est annoncée. « En fait, il n’est pas vraiment mort, mais il est disqualifié dans le champ de la grande littérature pour entrer dans le courant de la littérature plus populaire », explique la chercheuse de l’Université Laval Marie-Frédérique Desbiens. Le genre revient en force dans les années 1980, un courant dans lequel s’inscrit Louise Tremblay-D’Essiambre, qui a publié son premier roman en 1984. Appelé « nouveau roman historique », ce courant a connu une véritable explosion au Québec dans les années 1990 et 2000. Un phénomène que la chercheuse a aussi pu observer en France et en Amérique du Sud.

Des suggestions pour le Salon

Samedi 22 novembre

Romances et romantisme Table ronde sur la romance contemporaine, qu’elle soit conventionnelle, historique ou érotique, avec Séléna Bernard, des éditions Milady, et les auteures Suzanne Roy, Kim Messier et Coreene Callaghan. À L’Agora, à 12 h 15.

L’éthique en médecine Les docteurs Hubert Doucet et Marc Zaffran (Martin Winckler de son nom de plume) aborderont le sujet à partir de leurs plus récents ouvrages. Une discussion animée par Marie Lambert-Chan, à la Place Confort TD, 13 h.

Quelle éducation pour notre société? Une discussion avec Normand Baillargeon, Micheline Lanctôt, Éric Martin, Gabriel Nadeau-Dubois, animée par la collègue du Devoir Lisa-Marie Gervais. À l’Espace Archambault, 13 h 30.

Écrire le deuil, son deuil Virginia Pésémapéo Bordeleau, Ouanessa Younsi et Louise Dupré partagent leurs façons d’écrire sur la perte d’un être cher. L’éditeur de Mémoire d’encrier, Rodney Saint-Éloi, officie à l’animation. À L’Agora, 13 h 45.

L’écrivain Robert Lalonde et son libraire Éric Blackburn, du Port de tête, échangent sur leurs lectures et les livres de l’heure. À la Place Confort TD, à 15 h 30.

Multidisciplinaires Ils viennent de devenir auteurs, forcément par la publication d’un premier ouvrage, mais viennent d’abord de la musique. Une discussion qui réunit Jérôme Minière, l’animatrice Catherine Perrin et Paul Kunigis, l’éditeur et chansonnier Tristan Malavoy-Racine assurant l’animation. À la Place Confort TD, 18 h.


Dimanche 23 novembre

Écrire la maternité Marguerite Andersen, Fanny Britt, Denise Desautels et Sophie Faucher parleront création et maternité. La médiation est assurée par Claudia Larochelle. À l’Espace Archambault, 11 h 30.

Papier ou écran pour la bédé? Quels sont les enjeux de chacun des supports ? Michel Rabagliati, Bach, Rémy Simard et Zviane en parlent, autour de Jean-Dominic Leduc. À l’Espace Archambault, 13 h 30.

Confidence d’écrivain Le français Emmanuel Carrère se confiera au collaborateur de longue date au Devoir, Gilles Archambault. À la Place Confort TD, 13 h 30.

Littérature, jeunes et écologie Les livres jeunesse peuvent-ils, doivent-ils participer à l’éveil d’une conscience écologique ? Annie Groovie, la mère de Léon, est l’invitée de Communication-Jeunesse pour penser le sujet. À la Place Confort TD, 14 h 30.

Austérité et paradis fiscaux Un paradoxe ? Alain Deneault, Gérard Fillion et François Delorme se poseront la question. À la Place Confort TD, 15 h.

Le passé chez nos jeunes L’historien Jocelyn Létourneau discute des résultats de sa recherche sur la connaissance et l’imprégnation de l’histoire chez les jeunes. À la Place Confort TD, 16 h 30.


Lundi 24 novembre

Deux contes, deux temps Qu’ont de commun les contes Les bateaux volants et La chasse-galerie ? Des bateaux volants, le mont Royal, le diable et la magie de la musique… Entre autres. Une réflexion pour les 8 ans et plus, à la Place Confort TD, 11 h.
1 commentaire
  • Hélène Gervais - Abonnée 24 novembre 2014 07 h 55

    Les romans historiques ,,,

    sont en effet très intéressants. Cette auteure, que j'ai découverte à ma bibliothèque d'Huberdeau, est prolifique, très intéressante à lire et nous ramène à une époque souvent inconnue. des gens sans prétention, avec une vie très riche. J'en profite pour remercier les bibliothécaires d'un tout petit village des Laurentides, qui a le don de nous faire connaître des auteurs québécois et qui n'ont pas peur d'investir dans sa bibliothèque. Ils n'ont rien à envier aux grandes villes, je vous assure. Merci les filles