Sortir de son petit moi

Trentenaire, Mélissa Verreault parle de sa génération.
Photo: Sophie Gagnon Bergeron Trentenaire, Mélissa Verreault parle de sa génération.

Une jeune femme désoeuvrée traîne son mal-être existentiel comme une deuxième peau. À 29 ans, elle est en manque de sens. Refusant l’amour, elle multiplie les baises torrides, sans lendemain, avec le premier venu. Impression de déjà-vu ?

Combien de romans, ces dernières années, sur le même thème, le même vacuum, à quelques variations près ? Combien de jeunes héros, héroïnes, centrés sur eux-mêmes, qui n’en finissent plus de se regarder le nombril ?

L’angoisse du poisson rouge, deuxième roman de la jeune trentenaire Mélissa Verreault après Voyager léger (La Peuplade), finaliste au prix France-Québec 2012, pourrait à première vue faire partie du lot. Pour en ajouter une couche, précisons que son héroïne solitaire, Emmanuelle, dite Manue, n’a plus de père depuis l’adolescence, qu’elle n’a pas fini de régler ses comptes avec sa mère et que sa jumelle, morte à la naissance, continue de la hanter.

Tout cela semble bien lourd, n’est-ce pas ? Pourtant, c’est sur un ton badin, pétillant, que ça nous est raconté. L’auteure parvient à désamorcer l’aspect dramatique du récit par l’humour. Elle lui insuffle aussi une part de fantaisie.

Ainsi, quand Manue perd son poisson rouge, c’est d’abord la catastrophe qui s’annonce. « Ça n’avait beau être qu’un poisson rouge, Hector était le seul être vivant à qui elle faisait confiance. »

Faut-il être désespéré pour mettre des affichettes sur les poteaux de téléphone de son quartier afin de retrouver un poisson rouge ? Désespérée, et un brin dérangée, Manue. Ou très, très, naïve. À moins que… « Son enquête au sujet de la disparition d’Hector n’était, une fois de plus, qu’une excuse pour ne pas se poser les vraies questions. »

Quoi qu’il en soit, on décèle derrière cette mise en scène futile un aspect fable plutôt réjouissant. Décidément, on n’est pas dans le déversement plaintif qui tourne à vide.

Que va-t-il se passer ensuite, vous croyez ? Une rencontre, bien sûr. Avec un jeune trentenaire qui rêve de faire du cinéma mais doit se contenter de laver les toilettes du cinéma Beaubien pour survivre. Il s’appelle Fabio, il a quitté son Italie natale il y a quelques années et ne sait plus bien où il en est, lui non plus.

Ce qui pourrait donner à penser qu’en fait, plutôt qu’un roman existentiel qui se mord la queue, L’angoisse du poisson rouge est l’histoire d’une rencontre qui tourne en histoire d’amour. Du type : deux esseulés qui se cherchent, deux âmes en peine qui cherchent un sens à leur vie chacun de leur côté, qui vont se trouver autour de la disparition d’un poisson rouge. Et en venir à se créer une bulle commune.

Mais ce n’est pas ça, pas encore ça. Pas juste ça, à vrai dire, L’angoisse du poisson rouge. Une troisième voix s’ajoute à ce roman choral. Celle d’un jeune soldat italien, Sergio, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Rupture de temps, de ton, d’univers.

On plonge sans transition dans les horreurs quotidiennes de la guerre : les combats, la perte des compagnons, le froid, la faim, les marches interminables, les camps, l’esclavage, les épidémies, le cannibalisme comme moyen de survie, la barbarie sous toutes ses formes. Ahurissant.

Quel contraste ! On est passé d’une vie somme toute douillette d’aujourd’hui, malgré ses passages à vide, à l’enfer sur terre vécu de l’intérieur, plus de soixante ans auparavant.

Le lien entre ces deux réalités ? On le pressentait depuis un moment, il se vérifie : il est de nature familiale. Le passé rejoint le présent quand le jeune Fabio découvre la vérité concernant la vie de soldat de son grand-père Sergio.

Beaucoup de détours, de parenthèses en cours de route, d’histoires dans l’histoire. Il faut être patient. Il y a du décousu, du superflu, de l’anecdotique, dans les quelque 450 pages de L’angoisse du poisson rouge. Mais il y a aussi de la profondeur, de l’humanité. Et des pointes culminantes d’émotion.

La grande originalité du roman tient à la façon qu’a l’auteure d’assembler les diverses voix qui le composent, de les faire résonner, entre hier et aujourd’hui. Comme si dans le passé pouvait se trouver une impulsion pour aller de l’avant.

L’angoisse du poisson rouge comme un pont entre les générations. Comme un legs, qui rend non seulement la mémoire vivante, mais porteuse d’avenir.

L’auteure sera en sécance de signature au Salon du livre de Montréal les vendredi 22 et dimanche 23 novembre.

 

La vengeance se déguste froide avec, en accompagnement, quelques bouchées de rancoeur tiède et de la haine encore fumante.

L’angoisse du poisson rouge

Mélissa Verreault, La Peuplade, Chicoutimi, 2014, 462 pages