Réécrire Camus

L’auteur de «L’étranger» et Prix Nobel en 1953, à Paris
Photo: Archives Agence France-Presse L’auteur de «L’étranger» et Prix Nobel en 1953, à Paris
Il signe un premier roman percutant, Meursault, contre-enquête. Il a remporté le prix François-Mauriac de l’Académie française et le prix des Cinq Continents, présidé par Le Clézio. Il a presque décroché le Goncourt. Le soliloque brûlant de Kamel Daoud remporte un succès imprévu.
 

Fierté en Algérie et événement en France, joie chez Barzakh, son éditeur algérien, et chez Actes Sud, son éditeur français, Meursault, contre-enquête répond à L’étranger de Camus. Kamel Daoud y invente un soliloque brillant, dont le narrateur, assis dans un bar d’Alger, est le frère de l’Arabe tué par Meursault.

Soixante-dix ans ont passé, et la force du roman demeure. L’écrivain algérien retourne la blessure cuisante, mise en scène par celui qui obtiendrait le prix Nobel en 1957 pour sa conscience humaine. On replonge dans la trace : « […] Ma mission : être revendeur d’un silence de coulisses alors que la salle est vide. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai appris à parler cette langue et à l’écrire, pour parler à la place d’un mort, continuer un peu ses phrases. » Entre ce narrateur et son auteur, comme entre Daoud et Camus, la marge est mince.

D’abord, Daoud nomme la victime, Moussa, « l’Arabe fugace » de Camus. Celui-là a désormais un frère, une mère, une famille, un contexte, une identité. En réponse au combat épique d’un bras armé contre un rayon de soleil, revoici la stupide querelle qui entraîne la mort gratuite de Moussa, et toutes les répercussions du deuil, de l’incompréhension et de l’oubli.

Mais la force du roman, c’est de n’être ni une revanche ni l’histoire d’un martyr. C’est une suite, une réponse historique, le pan d’un diptyque appelé par Camus : on y lit une colère géante, à la mesure de l’absence d’empathie, de l’effacement de la victime, de « la nonchalance majestueuse » du criminel Meursault. Un renversement d’absurde, le véritable deuil enfin, et un au-delà, sa traversée.

Affranchissement

En novembre 2013, pour le centenaire de la naissance de Camus, Frédéric Worms, directeur du Centre international de philosophie française à l’École normale supérieure, déclarait que l’auteur était impossible à « récupérer ». Fortement controversée, la commémoration de Camus n’a pas pu se tenir à Marseille, capitale culturelle de l’Europe en 2013, ni à Paris, ni en Algérie, comme c’était prévu. Et l’exposition Albert Camus, citoyen du monde, présentée à Aix jusqu’en janvier 2014, a eu bien du mal à voir le jour. Or Kamel Daoud vient changer la donne.

L’histoire qu’il signe revient donc sur l’absurde. Fini, le creux évidé par la colonisation. Le réel algérien s’instaure dans un fait littéraire interpellant tant Camus que l’Algérie d’aujourd’hui, dans la place de cet Arabe qu’il voulut vide : « Je voudrais que justice soit faite », « je veux m’en aller sans être poursuivi par un fantôme », dit le frère de Moussa. Que l’histoire soit réécrite à l’envers, en français, que plénitude soit donnée à l’Arabe effacé, au lieu du neutre et de l’invisible, à ce corps laissé là aux siens, sans sépulture littéraire, tel est l’enjeu de Daoud, et de son roman, bien titré.

Sa grande réussite, c’est la plongée dans la dualité camusienne, d’où s’élève un chant puissant. La critique est unanime : il y a autant de fébrilité passionnelle chez Daoud que Camus a livré d’inquiétante apathie chez son personnage. Il y a une Algérie souveraine, littérairement forte et fraternelle, et une Algérie qui souffre d’être prisonnière d’une « ombre glacée ». Autant d’ivresse et de révolte sincère que de justice effective, répondant à l’indifférence et à l’insensibilité de son assassin. Un vide que désormais on entend mieux, en creux, où se sont imposés les imams.

Empreinte de deux solitudes, qui figure sur l’illustration commune de la couverture du roman chez Barsakh et chez Actes Sud, voici les deux faces d’une médaille, couleur locale, ce combat des frères ennemis. Un renversement équilibrant de leurs relations, au lieu de ce réel fait « de la lassitude et des insolations ». L’Algérie entre sur la scène, enterre symboliquement son mort, refait le chemin de La Source, cette « plage mortelle pour les Arabes », au bout d’« un immense labyrinthe fait d’immeubles, de gens écrasés, de bidonvilles, de gamins sales, de policiers hargneux ».

Ce succès de librairie — 8000 exemplaires vendus en trois mois en France, plus de 3000 en Algérie depuis novembre —, cet hommage unanime des critiques, personne ne l’avait vu venir.

Dans une langue riche et exacte, aussi intense que joyeuse, aussi virulente qu’impatiente, le personnage de Daoud se défend contre Meursault, avec et contre Camus, avec et contre sa mère, face à tous les interdits. « Insiste », intime la voix narrative, entêtante, désespérée, combative. « Trouve la bonne formule » ; dans l’angle mort, il l’a trouvée.

Qui est Kamel Daoud?

Né en 1970 à Mostaganem (300 km à l’ouest d’Alger) dans un village sans électricité, ni livres ni télévision, Kamel Daoud a appris à lire, à rêver et à penser en français. Tout ce qui était scolaire, loi et ordre, explique-t-il sur France-Culture, était en arabe classique, en langue de clergé. Il rêve alors en français, sur une trentaine de romans qu’il déniche à onze ans et qui parlent de sexe, de fantasme, de corps féminin, de science-fiction, d’histoire policière. Il les fétichise, les réinvente, les « créolise », dit-il, les imagine. Arrivé à l’université sans avoir jamais parlé français, langue intérieure, il étudie les mathématiques, puis la littérature, tout en prenant la mesure de son identité.

Daoud n’est pas un enfant de la décolonisation, mais de l’indépendance algérienne. Fort d’un héritage qui intègre l’illettrisme de sa mère (comme Camus) et la culture de l’Algérie, il se libère dans cette langue qu’il maîtrise admirablement et refuse l’arabisation forcée, avec les tabous de la religion et du dieu islamiste imposé. Vingt ans pour mettre à distance ce Coran-là. Fini le silence, sans pour autant devenir militant. Son impératif de liberté est celui d’un écrivain qui revendique le livre avec intensité.

L’idée du roman est venue d’une chronique oranaise de Daoud, reprise par Le Monde en mars 2010 sous le titre Le contre-Meursault ou l’Arabe deux fois tué. Sofiane Hadjadj, qui a fondé en 2000 avec sa compagne Selma Hellal la maison d’édition Barzakh pour résister aux « années noires », lui demande d’en achever la lancée. Trois ans d’écriture, et le résultat, un grand et fort roman.

Kamel Daoud, le journaliste

Journaliste au Quotidien d’Oran — troisième quotidien national francophone d’Algérie —, où il a été rédacteur en chef et où il tient depuis douze ans la chronique quotidienne la plus lue d’Algérie, Kamel Daoud a vu ses articles repris par la presse française (Libération, Le Monde, Courrier international…). Auteur de plusieurs récits, réunis dans le recueil Le Minotaure 504 (Sabine Wespieser, 2011) — initialement La préface du nègre (Barzakh, 2008) —, il a reçu le prix Mohammed Dib du meilleur recueil de nouvelles en 2008.