Herménégilde Chiasson en douze visages

Herménégilde Chiasson sature son œuvre d’anecdotes qui prennent l’aspect de récits d’autofiction, de nouvelles décalées, de souvenirs nostalgiques.
Photo: rachelle bergeron Herménégilde Chiasson sature son œuvre d’anecdotes qui prennent l’aspect de récits d’autofiction, de nouvelles décalées, de souvenirs nostalgiques.

Publier un livre de quelque 500 pages aurait été sans doute trop banal pour Herménégilde Chiasson, qui a plutôt choisi de dessiner ses autoportraits en 12 tomes de 48 pages chacun. Un seul mot pour chacun des titres : HistoireS, EspaceS, RefrainS, MotS, ÉnigmeS, NostalgieS, ÉmotionS, GesteS, IdentitéS, LectureS, DécoupageS et ExcuseS. Chaque première lettre de chacun des titres inscrit le prénom de l’auteur. Alors qu’une lettre sur l’épine de chaque tome forme le mot « autoportrait ». Voilà pour ces objets très soignés publiés chez Prise de parole, à raison d’un tome par mois depuis janvier dernier.

Rivé au plus près d’un quotidien sans cesse revisité, l’auteur sature son oeuvre d’anecdotes qui prennent l’aspect de récits d’autofiction, de nouvelles décalées, de souvenirs nostalgiques. Le contenu, cerné par le jeu très pérecquien de la contrainte, multiplie en chaque livre les approches littéraires. Ainsi faudra-t-il attendre le tome iii, RefrainS, pour que ce poète aborde le vers libre. Il y signale, en une pertinente formule, que « des jours entiers passent au large de nos vies ». Il s’oblige à se tenir aux aguets pour rameuter l’émotion ou saisir la ferveur de croire qu’on peut rattraper le fuyant passage des gestes.

Ce qu’il y a entre

Dans NostalgieS nous parvient la vibration des souvenirs émus : « Autrefois, à Paris… », « Une chanson qui me ramène… », et ainsi de suite. Dans ÉmotionS nous rejoint le tremblement d’une âme en peine, quand on sait qu’« il y a quelque chose de profondément émouvant à briser le silence… », quand on voit « quelqu’un qui essuie ses larmes… », quand on se rappelle « cet homme qui voulait se suicider… ». Dans ÉnigmeS s’imposent « un visage sous la pluie, un moment entre deux nuages… » auxquels il faut s’attarder, ou bien encore « ce moment redoutable où l’on va passer de vie à trépas… ». Dans EspaceS, il s’agit plutôt de saisir ce qui se tisse « entre » (formule anaphorique de tout le livre), par exemple « entre une boîte de chocolat en forme de coeur, une rose rouge dans un emballage de plastique et le tissu de la banquette du train ». Dans IdentitéS, il faut s’attarder à ces êtres qui sont là, qui traversent nos vies, à « la jeune fille qui transporte des tableaux » tout aussi bien qu’à « l’homme qui fait les sandwichs libanais ».

Je ne saurais faire le tour exhaustif de ce très riche travail qui s’impose tant par la multiplicité des formes conviées à sa fabrique qu’au contenu intense et souvent surprenant qui en constitue les éléments. Le tome le plus étonnant jusqu’à maintenant (il en reste deux à paraître) est le dixième, LectureS, dans lequel on trouve en haut des pages une citation suivie, pour l’essentiel, des notes qu’on renvoie généralement en bas de page, mais qui composent ici le corps du propos.

Des photos aussi dans GesteS, des mots disséminés en noir dans les colonnes, façon journal, de MotS, des confidences également dans HistoireS, quand l’auteur s’amuse à nous révéler, entre autres, « la chose la plus drôle » qu’il ait faite.

Les dix tomes déjà parus sont d’une très grande richesse et donnent à penser que la forme ici trouve à justifier le propos. Jamais gratuite, cette forme impose les divers contenus comme une leçon de savoir-faire et de savoir-écrire.

L’auteur sera en séance de signatures au Salon du livre les jeudi 20 et samedi 22 novembre.

Autoportrait

Herménégilde Chiasson, Prise de parole, Sudbury, 2014, 12 tomes de 48 pages chacun