Le dur désir de durer

Michel Tremblay signe un roman très dur, même s’il est farci de tendresses diverses pour ces êtres qui, pour la plupart, réussissent à peine à « durer ».
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Michel Tremblay signe un roman très dur, même s’il est farci de tendresses diverses pour ces êtres qui, pour la plupart, réussissent à peine à « durer ».

Le titre (et le poème !) d’Éluard Le dur désir de durer date d’une dizaine d’années plus tard, mais il décrit parfaitement ce qui se passe en ce mois de septembre 1935 autour du Plateau Mont-Royal. Cette fois-ci, au moment de nouer les presque derniers fils reliant les Desrosiers à tout ce qu’il a écrit avant de se mettre à fouiller leurs racines, Michel Tremblay propose, sur un fond d’été qui s’étire, une oeuvre de résilience. Un peu comme s’il voulait rendre hommage à tous ces personnages admirables qui n’ont d’autre choix que de survivre, déséquilibrés, au milieu du vide.

C’est un roman très dur, même s’il est farci de tendresses diverses pour ces êtres qui, pour la plupart, réussissent à peine à « durer » parce que c’est tout ce qu’ils savent faire. Au magasin de chaussures géré par sa tante Teena, Édouard va se lier avec Ti-Loup, « la louve d’Ottawa » devenue unijambiste, et se préparer à devenir un peu plus la duchesse de Langeais que l’on connaît. Sa mère, Victoire, va enfin trouver le moyen de se délivrer du poids qui l’écrase depuis des décennies pendant que son violoniste de frère fait encore se lever la pleine lune à tous les mois devant les tricoteuses de destin qui le suivent depuis plus de 50 ans.

Chroniques de survie

On verra apparaître Nana, aussi, à la recherche de sa mère, et Maria, Tititte, Laura, et toutes les autres. Toutes et tous en quête de… impossible de le dire vraiment, tellement la vie — et surtout cette chape de plomb presque invisible que les curés ont imposé sur le moindre bout de quotidien — semble petite, triste, minable, vide. Sur le Plateau Mont-Royal comme dans la ruelle des Fortifications, on en est encore là, en septembre 1935 : c’est après la mort que tout est censé prendre un sens et, d’ici là, il n’y a qu’à vivre en attendant. À survivre, plutôt. Le titre du roman le dit.

Il y a quand même des percées de lumière, diffuses, qui jaillissent ici et là : la sexualité assumée de Tititte et du docteur Woolfe, celle moins évidente de Théo et Fleurette. Ces bribes éparses, surtout, qui soulignent un peu partout l’importance de plus en plus réelle de l’imaginaire dans la vie de certains. L’imaginaire qui ne parvient toujours pas à satisfaire Maria, mais qui ne mène plus nécessairement à la folie, comme chez le doux Josaphat, ou encore dans l’échappatoire de la « boisson », comme chez Télesphore, ou même Imelda Beausoleil, l’improbable mère de Nana.

C’est l’imaginaire et les lectures en cachette d’Édouard qui fondent son humour et qui feront qu’il voudra vivre au moins par procuration en devenant la duchesse de Langeais. Ce sont les livres qui nourrissent les quelques rares échappées vers la lumière de ces êtres aplatis par le rouleau compresseur de l’omniprésent consensus socioreligieux. Les livres qui font déjà de Nana un des rares personnages lumineux du monde de Tremblay. Et qui amèneront Michel Tremblay lui-même, le plus insatiable dévoreur de culture qui soit, à souligner leur importance.

Avec ce roman admirable de tendresse, la boucle des Desrosiers sera bientôt bouclée, et c’est vers les autres paravents que l’on sait que notre chroniqueur national se dirigera ensuite.

L’auteur est invité d’honneur du Salon du livre et sera en séance de signatures les jeudi 20, vendredi 21, samedi 22 et dimanche 23 novembre.

Survivre! Survivre!

Michel Tremblay, Leméac/Actes Sud, Montréal, 2014, 248 pages