Cour des miracles

Marie-Claire Blais
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Marie-Claire Blais

En ouvrant Aux jardins des Acacias, le 24e roman de Marie-Claire Blais, on a un peu l’impression de monter dans un train en marche. Dans un wagon empli de passagers qui ont pris leurs aises et, dans certains cas, fait connaissance. Il ne reste plus qu’à attraper des bribes de conversation. Et à s’accrocher.

L’écrivaine née en 1939 vit depuis longtemps à Key West, en Floride, où elle situe une fois encore Aux jardins des Acacias, le 7e titre d’une vaste fresque romanesque inaugurée avec Soifs en 1995 (Prix littéraire du Gouverneur général), et poursuivie ensuite avec Dans la foudre et la lumière (2001), ou, plus récemment, Le jeune homme sans avenir (2012, Grand Prix du livre de Montréal, tous chez Boréal).

Fidèle à ses thèmes et à sa manière — depuis qu’elle a fait paraître Le sourd dans la ville en 1980 —, Marie-Claire Blais livre ici une sorte de flux de conscience. Une dense narration polyphonique faite d’une succession de monologues, comme pour faire obstacle aux violences du monde contemporain que sont (au choix) la prostitution, la drogue, les sévices sexuels, la solitude, les guerres patriotiques.

À ces malheurs du monde répond ainsi une cosmogonie complexe, faite d’une foule d’hommes et de femmes (et d’enfants), d’artistes et de démunis, de travestis et de persécutés, de malades du sida, de migrants et de vaincus, ces « nations d’errants parias » auxquels l’écrivaine a souvent donné vie auparavant.

Les Jardins des Acacias, situés dans une « île du Sud », sont une sorte de lieu de repos où « tous sont acceptés qui ne sont pas admis ailleurs ». Une oasis, en somme, une cour des miracles, où les exclus et les mendiants ont le profil des princes. Dans cette maison « où rien ne se passait comme ailleurs », épicentre de compassion, le but donné à chaque résidant est de se réconcilier avec la vie et de faciliter sa guérison spirituelle.

On croise à nouveau Petites Cendres, personnage d’ange travesti. Fleur, un musicien en sursis entre deux concerts, qui s’éprend de Su, un toxicomane. Il y a aussi le chien Misha, qui est « aussi une vraie personne » (et qui a des droits). Et puis Wrath, un ancien prêtre pédophile déchu, qui est à la fois le mal incarné et le mal expliqué : « [Il] se pourrait bien, oui, Fleur, que le diable soit un enfant dont on a abusé et qui a grandi dans le plus pervers des secrets, de même que ses jouissances ont été secrètes, de même elles le sont encore, quand il devient un vieil adulte pétrifié. »

L’oeuvre, c’est indéniable, brûle d’une intensité incandescente. Mais il y a aussi quelque chose d’un peu sclérosé, dirait-on, dans ce brassage perpétuel des mêmes thèmes, des mêmes lieux, sur le même ton apocalyptique. Malgré les sujets puissants et sombres, la monotonie elle aussi menace.

Mais c’est le chant qu’elle oppose, à la manière d’un barrage impuissant, à la laideur et au crime.

Aux jardins des Acacias

Marie-Claire Blais, Boréal, Montréal, 2014, 224 pages