Variations sur une catastrophe aérienne

Quatre auteurs, quatre romans, une même prémisse : la série Vol 459 reprend la formule lancée il y a deux ans par VLB éditeur, qui avait alors mis cinq écrivains à pied d’oeuvre pour imaginer des histoires aux étages du bâtiment fictif L’Orphéon. Cette fois, d’insolite, le canevas passe au dramatique : chaque livre observe les chocs, anticipés ou immédiats, d’une série de personnages après l’écrasement d’un avion au large de Terre-Neuve.

Si un tel scénario catastrophe n’a rien d’original, les drames aériens répétés au cours de la dernière année donnent forcément une autre portée au procédé littéraire. Attentat terroriste, suicide, défaillance technique ? Le mystère restera quasi entier. Sur le fond, bien que le thème appelle ses rebondissements prévisibles, chaque auteur a construit une narration plus fine autour de l’identité, du doute et de la mort — mais la mort comme une disparition, plus absurde que définitive. D’un livre à l’autre, les figures s’entremêlent. La chronologie est souvent renversée, pour le meilleur et pour le pire. L’aéroport, sorte de point zéro par défaut du synopsis, sert autant de béquille que de bouée.

 

Fleur de cerisier, d’Aline Apostolska. Lancé dans une quête identitaire alambiquée après une série de coups du destin, un jeune Vietnamien immigré au Québec et naturalisé Américain fonce vers l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau à la rencontre de son passé… et de lui-même. Un va-et-vient continuel dans le temps et dans le monde rebâtit l’intrigue, narrée au « je » et très portée sur l’introspection. Même s’il fait un éloge honnête des boat people, arrivés en masse à Montréal à la fin des années 70, Fleur de cerisier pâtit d’un style trébuchant et d’un discours à l’analyse si appuyée qu’il en devient incohérent.

Les îles Canaries, de Claudia Larochelle. Divisé en dix chapitres donnant chacun voix à un proche de Louisa, une jeune agente de bord en poste au moment de la tragédie, Les îles Canaries dresse un portrait à la fois délicat et brutal du deuil. D’abord étrangère au lecteur, Louisa se dévoile couche par couche dans le regard de sa soeur (lucide), de son mari (ébranlé), de sa mère (en déni) et de son ex (furieux), autant de réactions qui dédramatisent sa mort elle-même. Chaque portrait est porté par un ton juste et alimente l’intrigue jusqu’à la finale, au dénouement attendu, quoiqu’attendrissant.

S.A.S.H.A., de Martin Michaud. Dans ce polar qui déborde dans la science-fiction, un étrange duo : le petit Sasha, un garçon patient et discipliné, accompagne à l’aéroport son « père » Elias, un homme très nerveux et à l’aspect négligé. Postés à l’étage des départs, tous deux attendent une femme. Qui est-elle ? Et pourquoi tout ce mystère autour du petit ? L’intrigue progresse à rebours, sans cesse filtrée par l’esprit tourmenté d’Elias, et rebondit jusqu’aux services de sécurité américains. La fin, étonnamment expédiée en quatre pages, détonne dans le clair-obscur de l’ensemble.

Elle était si jolie, de Pierre Szalowski. Ce suspense en puzzle est d’une complexité considérable, mais livré à un rythme si haletant qu’on s’y laisse aspirer. Daniel Béland, jeune papa trifluvien à la vie rangée, reçoit son passé à la figure par un matin banal. Panique à bord. Une histoire d’amourette à Paris avec une agente de bord, il y a vingt ans, prend dès lors des proportions de plus en plus sordides, faisant valser tant l’histoire que les témoins, très nombreux, sur les deux continents. L’écrasement d’avion, ici, a un double sens — aspect inédit qui adoucit le sentiment récurrent de trop-plein.

Même si l’éditeur soutient que les romans se lisent « indépendamment les uns des autres », il reste que le procédé lui-même autour de Vol 459 commande une lecture intégrale — ne serait-ce que pour apprécier ses points d’attache et comparer l’approche des auteurs. C’est d’ailleurs là l’intérêt principal de la formule de ce travail en série, un travail collaboratif à la voix plurielle, certes, mais plutôt circonscrit sur le plan créatif.

Les auteurs de la série sont en séance de signatures au Salon du livre les vendredi 21, samedi 22 et dimanche 23 novembre.

Je me demande combien d’images de mon enfant il faudrait pour la reconstruire dans sa totalité, la remettre au monde quand je m’endors avec elle dans mes songes. Malgré un grand effort de concentration, on finit toujours par oublier un détail de nos morts. Le travail du temps pâlit ce qu’on veut conserver dans son intégralité ; une cicatrice sur le front, la ligne exacte d’un tatouage sur une nuque dégagée, un grain de beauté sur une cheville fine ou une manière de battre des cils en parlant.