Le père Noël est une ordure

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Le nom de Martin Michaud monte tout de suite à la surface quand on parle de polars québécois ; des livres comme Je me souviens et Il ne faut pas parler dans l’ascenseur (Goélette, 2012 et 2010) font très certainement partie de ce qui s’est publié de mieux ici dans le genre. Un peu comme Benoît Bouthillette — qui est devenu son éditeur chez Goélette et dont on attend impatiemment la prochaine histoire, d’ailleurs —, Michaud sait décrire avec une dégaine imparable des univers fondés sur des espaces intérieurs troubles… comme s’il parlait de la pluie ou du beau temps. Cette nouvelle enquête de Victor Lessard vient une fois de plus en faire la preuve.

Tout s’amorce plutôt brusquement par une sorte de descente aux enfers où l’on retrouve Lessard dans les égouts du nord de Montréal ; au milieu des eaux épaisses et des rats qui lui filent entre les jambes, l’enquêteur tombe presque littéralement sur un cadavre décapité. Quelques dizaines de pages plus loin, et quelques jours plus tôt d’ailleurs, on comprendra qu’il s’agit du corps du commandant Maurice Tanguay du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM)… dont on vient de trouver la tête dans une benne à ordures située derrière une boulangerie portugaise, près de Saint-Laurent. Sur un mur tout près, un macabre graffiti, où l’on voit un squelette avec un bonnet de père Noël dans une main et un long couteau dans l’autre, vient en quelque sorte signer le meurtre.

Victor Lessard et son équipe des Crimes majeurs, Jacinthe Taillon en tête, sont chargés de l’affaire par le grand patron du SPVM, même si tout le monde sait que Tanguay et Lessard étaient en conflit ouvert : le chef Piché va jusqu’à décrire le défunt comme un homme admirable en priant l’enquêteur de prendre tous les moyens pour élucider rapidement le crime. Dès le départ, Lessard est sous le choc : comment a-t-il pu se tromper sur le compte de Tanguay, qu’il a toujours vu comme une crapule ?

Père Fouettard

Des cadavres, il y en aura beaucoup d’autres dans cette histoire tordue — qui peut se dévorer d’un seul coup malgré ses 450 pages —, soyez prévenus. Presque toujours accompagnés du graffiti au bonnet de père Noël, ils viendront jalonner une histoire sordide qui débute dans les années 1980 par la disparition, l’enlèvement plutôt, de trois jeunes garçons, tout juste une semaine avant Noël.

Contrairement à Lesage et son équipe, qui ne le comprendront qu’à la toute fin de l’enquête, le lecteur sait que ces enfants sont séquestrés par l’homme qui s’est déguisé en père Noël pour les enlever afin d’en faire des assassins sans scrupule : c’est cela, la « violence à l’origine ». Et il y a pire encore puisqu’une fois la « formation » du petit Maxime menée à terme, Michaud nous fera plonger encore plus bas dans les abîmes du « Ça » et du refoulé en abordant la traite des humains et le marché mondial de l’esclavagisme sexuel. Brrrrrr…

Tout cela est mené rondement, avec classe, intelligence, style et citations de Nietzsche, de Freud, de Rilke ou de Foucault, sans un mot de trop (ou presque). Au fil de ses enquêtes, Victor Lessard est devenu un être complexe, authentique, sans trop de tics de superflic et, bonne nouvelle, le noyau de personnages qui l’entourent est arrivé à maturité : Jacinthe et Loïc, un de ses assistants, sont des êtres autonomes. Surtout elle, qui prend vraiment ici autant de place que de pertinence. Ce n’est toutefois pas encore le cas pour Nadja, la conjointe de Lessard, mais ça viendra peut-être au prochain tournant.

Un mot aussi sur le découpage presque cinématographique du roman ; il contribue tout au long, comme tout montage qui se respecte, à élargir le sens de tout ce qu’on lit. Bravo au romancier et à son éditeur, qui doivent s’amuser ferme. Et vivement le prochain Michaud.

L’auteur sera en séance de signatures au Salon du livre les jeudi 20, vendredi 21, samedi 22 et dimanche 23 novembre.

Violence à l’origine

Martin Michaud, éditions Goélette, Montréal, 2014, 456 pages