De l’art dans le neuvième art en plusieurs tonalités

Vous êtes tous jaloux de mon jetpack présente un regard amusé sur le présent dans de très courts récits.
Photo: Tom Gauld Vous êtes tous jaloux de mon jetpack présente un regard amusé sur le présent dans de très courts récits.

Étrange concordance des temps. Cet automne, le neuvième art cherche à mettre de l’art au coeur de plusieurs narrations en convoquant de grandes figures artistiques dans des récits, en se faisant philosophe ou simplement en maniant l’art, et la manière, habilement. Petit tour d’horizon, en quatre tons.

L’art de tuer. Objet sombre, mais certainement pas dénué d’intérêt, Moi, assassin (Denoël Graphic), d’Antonio Altarriba et Keko, suit, à la trace rouge sang, dans un univers très noir, un tueur pour le moins atypique. L’homme est un prof d’université dans un Pays basque espagnol en tension sociale et politique avec le reste du pays. Il s’intéresse au concept de cruauté dans l’art, théoriquement, mais également en perpétrant des meurtres inspirés de grandes toiles : Goya, Delvaux et compagnie.

Le texte est solide (traduit de l’espagnol par Alexandra Carrasco), troublant même, avec une référence pas forcément fortuite à un tueur-mannequin-cannibale montréalais qui défraye toujours la chronique. Le graphisme est redoutable, servant avec cette efficacité rare un récit qui va chercher toute sa force, sa charge dans la fascination qu’induit l’inconfort qu’il génère. Tout un art.

L’art de faire réfléchir… en divertissant. C’est le tour de force que réussit ce jeune Écossais connu sous le nom de Tom Gauld avec Vous êtes tous jaloux de mon jetpack (Alto), petit bijou que la maison d’édition de Québec a traduit en français avec la complicité des Éditions 2024 en France. À l’intérieur ? Un regard amusé sur le présent qui, dans des récits très courts, tenant parfois en une seule image, passe joyeusement la varlope sur les dérives de la culture, sur les excès de communication et sur les nombreux paradoxes des temps présents.

On y parle de Shakespeare, de Pierre Bourdieu, des soeurs Brontë, des intellectuels et de leurs tours d’ivoire ou encore des interminables conflits entre grande littérature et science-fiction. Avec cette finesse, cette intelligence, cette densité cachée dans une apparente légèreté qui au final tissent surtout un art de l’effet, particulièrement bien maîtrisé.

L’art de revenir à la vie. Avec son 23 h 72 (Pow Pow), le graphiste Blonk — Jean-Claude Aumais pour l’état civil — met l’engouement très présent pour les zombies à sa sauce en imaginant le pire : qu’arriverait-il si un cadavre décidait de sortir de son placard ? Littéralement ?

Le résultat suit le retour à la vie mouvementé de JC, qui neuf mois après sa mort vient frapper à la porte de sa veuve, qui, bien sûr, est passée à autre chose. L’univers est grotesque, mais plein de couleurs. Il cultive également cet humour absurde très contemporain qui finit malgré tout par porter un regard cru sur le monde, sur les rapports sociaux, sur le vide de nos vies quotidiennes, tout en donnant l’impression de regarder ailleurs.

L’art de bien raconter une histoire. Francis Desharnais, le père de Burquette, est un redoutable narrateur et il le prouve une nouvelle fois avec La guerre des arts (Pow Pow), qui relève certainement d’un petit tour de force. Et comment ! 10 cases à peine, pas une de plus, sont utilisées ici sur 92 pages pour relater cette aventure loufoque qui se joue un peu au-dessus d’une ville du Québec, pas très loin de Mascouche, et un peu dans l’espace.

On résume : un jour, des extraterrestres menacés de « mort artistique » débarquent pour soustraire tous les artistes et créateurs de la Terre — mais aussi les plombiers — afin de sauver leur civilisation, forçant du coup les sociétés humaines à composer soudainement avec ce grand vide, et le lecteur à se questionner, malgré lui, sur la place de l’art dans une vie. Fort, comme dirait l’autre.

Un peu de nostalgie aussi…

Il y a un peu de nostalgie dans cet automne littéraire, nostalgie qui peut même devenir un art, sous la plume de Rémy Simard — invité d’honneur du Salon du livre —, qui débarque dans cette rentrée avec Mes Dinky (La Pastèque), une ode savoureuse et dessinée à une de ses grandes obsessions : la collection de voitures miniatures. Il en possède 140. Il faut l’admettre aussi : tout cela l’a fait virer sur le capot. C’est que l’artiste est un collectionneur impétueux, qui depuis des années est capable de tout pour mettre la main sur la Plymouth Plaza 1959-1963 (numéro 178, pour les connaisseurs), sur le Covered Wagon modèle no 25b, et autres pièces rares et attirantes dont il relate l’acquisition dans ce récit amusant débordant de détails et d’autodérision. Les salons, les achats par correspondance, le drame des pneus qui sèchent, les boîtes copiées et les commentaires affligés de sa blonde sur un comportement qui pourrait relever un peu de la pathologie, tout y passe, avec ce dessin très amusant qui côtoie des reproductions fidèles de miniatures que l’artiste connaît bien, pour les avoir sans doute un peu trop regardées. Nostalgie encore, avec Les tontons Dalton (Lucky Comics), cent seizième album de la série imaginée par Morris et désormais reprise par Achdé — qui débarque au même salon cette année (du jeudi 20 novembre au dimanche 23). Sous la couverture : pas de surprise, mais un récit qui respecte le niveau comique et narratif de l’oeuvre en confrontant cette fois Luke au fils d’un cousin des Dalton, dont le quatuor va devoir prendre soin, sous la supervision du cow-boy solitaire. Laurent Gerra, une sorte de comique, signe le scénario avec Jacques Pessis, amenant le texte là où on l’attend le plus avec ses gags prévisibles formatés pour les enfants de 10 ans. Et pour ceux qui n’arrivent pas à se sortir de cet âge-là.