Barbarie et poésie

Photo: Claude Robillard CC

Lorsque Zeb, son grand frère, disparaît en n’emportant rien, ni son chien ni son sac, Ray commence par lui en vouloir de s’être poussé sans lui de ce petit village de la Côte-Nord. Un lieu oublié que chacun, en silence, rêve de quitter pour suivre le ruban goudronné de la route 138 jusqu’au Sud.

Les deux frères devaient partir ensemble pour le Japon, ils s’en étaient fait la promesse. Mais le garçon reste coincé entre les deux piliers branlants de la famille. Un père taiseux et alcoolique, une loque aux mains pleines de cambouis tout juste bon à faire vivoter son garage. Une mère passive et immobile. Si Zeb a disparu, croit sa mère, il faut d’abord blâmer ses amis, « les virées nocturnes et le jeu, le braconnage, les chevreuils pris au collet ou les truites et les saumons remontés dans des filets, empilés plus tard dans des congélateurs ».

 

Japon de rêve

Photographe amateur de natures mortes, Ray passe son temps entre sa chambre noire et ses balades en forêt. Aux yeux de la plupart des autres, il serait même un peu demeuré (« un débile, un gamin à qui il manque une case »), sans que l’on sache vraiment si c’est bien le cas.

On l’aura vite compris, le Japon n’y est tout au plus qu’une fable. Un tissu fleuri de mensonges : « Ne rien entendre. Je me bouche les oreilles et me parle en même temps. Mes mots résonnent dans ma tête. J’appelle mon frère, je lui dis qu’il n’aurait pas dû partir, nous abandonner, je lui dis que j’ai oublié le Japon et les geishas aux lèvres cousues d’un coquelicot rouge, qu’il peut revenir, que ses mensonges ne comptent pas. »

D’abord narré par la voix de Ray, le roman prend une dimension polyphonique lorsque Lou, la copine de Zeb, apporte sa version des faits, contribuant à tisser peu à peu une histoire de vengeance. On apprendra ainsi que Zeb jouait gros au poker et, avec la complicité de sa blonde, brune beauté barmaid, avait lavé en trichant quelques-uns des gros bonnets de la place.

Neuvième roman de Pascal Millet, un Français qui a vécu une douzaine d’années au Québec, Sayonara (« au revoir » en japonais) est une manière de huis clos. Malgré les grands espaces, l’infini de la forêt et des possibles, Sayonara est imprégné d’une atmosphère d’enfermement psychologique.

Traversé par la mort — les cadavres s’y accumulent —, par des motifs de décomposition et de départs, Sayonara prend tour à tour les couleurs de la tragédie et du roman noir. Dans une langue assurée, mais peu ancrée dans le territoire, Millet y distille un sentiment d’étrangeté où la barbarie se mêle de poésie. Convaincant.

Sayonara

Pascal Millet, XYZ, Montréal, 2014, 164 pages