De l’enfant sale au vieux sage, un effilochage

Le goût des autres, c’est un lieu où un auteur lit, commente ou critique l’oeuvre d’un autre qui l’inspire et à qui il voue une très grande admiration. Aujourd’hui, Patrick Nicol se penche sur la traduction du plus récent roman du Japonais Kenzaburô Ôé. Né en 1964, professeur, nouvelliste, romancier, Nicol commet parfois, dit-on, des « romans japonais », tel Les cheveux mouillés (Leméac, 2011). Son dernier opus, Terre des cons (La Mèche, 2012), était un roman-pamphlet sur les événements du printemps érable. Et cette saison, il semble très fier de voir sa fille, Mikella Nicol, publier un premier roman, Les filles bleues de l’été (Cheval d’août).
 

Ses premiers livres sont pleins d’enfants sales bouffant des pommes de terre. Dans Gibier d’élevage (Folio, 1958), ils touillent la cendre à la recherche d’ossements humains ; dans Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants (Gallimard, 1958), ils enterrent des carcasses d’animaux décimés par une épidémie.

On évoque souvent la grande période de Kenzaburô Ôé. Né en 1935, il a 23 ans quand il remporte la plus haute récompense littéraire de son pays. En 1960, sa production est déjà impressionnante. Puis survient la catastrophe : son épouse donne naissance à un garçon handicapé. Le roman Une affaire personnelle (Stock, 1965) raconte une telle naissance. Le père, dès l’accouchement, fuit l’hôpital, se réfugie auprès d’une ancienne maîtresse… À son retour, il souhaite la mort de l’enfant. Le Japon, qui a appris l’art du roman avec Jean-Jacques Rousseau, ne dédaigne pas l’inspiration autobiographique, surtout si l’auteur y étale ses faiblesses.

Une affaire personnelle paraît le même jour que Notes sur Hiroshima (Folio), sorte de reportage qu’Ôé a mené auprès des victimes de la bombe atomique. Telles seront désormais les deux veines de son inspiration. La vie personnelle et la réflexion politique.

Je suis un écrivain japonais

Je suis venu à la littérature japonaise par la collection «Folio Deux Euros», de Gallimard. Dans ces tout petits livres, j’ai lu Patriotisme (1967), le détestable chef-d’oeuvre de Mishima, et Gibier d’élevage. Patriotisme raconte le seppuku (car les Japonais ne disent pas hara-kiri) d’un officier de l’armée impériale, suicide qui préfigure celui de Mishima qui s’est ouvert le ventre après avoir incité l’armée (… pardon, les forces d’autodéfense…) à restaurer la dignité de l’empire. Gibier d’élevage relate la tombée du ciel d’un aviateur américain dans la montagne japonaise. Le soldat de Mishima meurt en tout honneur, dans toute sa splendeur ; le militaire américain d’Ôé, un Noir, se baigne parmi les enfants émerveillés par sa formidable érection. Mishima célèbre le Japon impérial ; Kenzaburô Ôé est l’écrivain du pays dévasté dont la défaite prend l’allure d’une humiliation sexuelle. C’est un Japon paysan, nu comme le mythe, rabelaisien. L’oeuvre d’Ôé rappelle plus le Chinois Mo Yan que l’élégant Kawabata, seul autre Nobel japonais.

En français, la fortune éditoriale d’Ôé me semble pauvre. Ses grands romans sont parus chez Gallimard, mais Lettres aux années de nostalgie (1993) et Une famille en voie de guérison (1998) n’ont pas connu d’édition de poche. Puis, à la réception du Nobel, en 1994, le bonhomme déclare qu’il cesse d’écrire, son fils ayant désormais la capacité de s’exprimer par lui-même. En effet, le petit Hikari (son nom signifie « lumière ») est maintenant compositeur, ses oeuvres sont enregistrées. Tout semble donc mener Ôé au silence.

Puis voilà que paraît, en 2013, chez Picquier, Adieu, mon livre !. Picquier est un éditeur important qui sert admirablement la littérature asiatique, mais on est surpris de cette publication qui, malgré tout, apparaît comme un déclassement. La préface de Jean-Jacques Tschudin surprend encore plus : « Adieu, mon livre ! est la première et, pour l’instant, la seule traduction française d’une oeuvre romanesque postérieure au prix Nobel. » Il écrit donc encore, le sacripant ! Ce roman est en fait le dernier d’une trilogie dont les deux premiers volumes ne sont pas encore traduits. Et il y en a eu d’autres, écrits avant ou après… L’existence de cette production peu connue à l’extérieur du Japon nous laisse songeur.

Se redire

Le roman lui-même n’enthousiasme pas d’emblée. Un groupe terroriste tente de refaire le coup Mishima, faire un coup d’éclat dans l’espoir de créer un sursaut de conscience. Un écrivain vieillissant, avatar d’Ôé, se trouve mêlé au complot. Il lit Yeats, médite (son nom est Kogito), revient sur ses oeuvres antérieures, se rappelle ses démêlés avec les groupuscules fascistes… Tout cela s’effiloche, et le récit décousu semble faire écho à l’édition inachevée, aux traductions incomplètes d’une oeuvre qui peine à intéresser. L’histoire se perd dans l’apathie du personnage principal que l’on confond bientôt avec celle d’Ôé.

Mais bientôt, quand même, quelque chose opère. Ça tient de la familiarité, un peu. On a revu l’épouse, l’enfant handicapé comme toujours laissé aux soins de sa soeur, on a retrouvé le frère, celui avec qui, enfant, notre héros (!) mangeait des patates dans la forêt primordiale. Tout ce monde est vieux, maintenant, extraordinairement lettré et fatigué, mais on éprouve du plaisir à les revoir. Le plaisir tient à ceci, aussi : c’est une écriture libre. Le grand écrivain fait une dernière fois le tour de son jardin, sans se presser, et cette tonalité patiente de vieillard (un critique parle du «late style» d’Ôé) nous apparaît comme une voix unique, précieuse. Ce n’est pas tout à fait un grand roman, mais un livre comme seul peut en faire celui qui n’a rien à perdre, rien à gagner.