L’histoire de notre perception du corps

Gravure datée de 1794 montrant la technique médicale du « mesmérisme », telle que pratiquée par Franz Anton Mesmer. En vidéo: Georges Vigarello présente «Le sentiment de soi».
Photo: Domaine public Gravure datée de 1794 montrant la technique médicale du « mesmérisme », telle que pratiquée par Franz Anton Mesmer. En vidéo: Georges Vigarello présente «Le sentiment de soi».

Il a exploré déjà les thèmes de l’hygiène, de la beauté, de la virilité, de l’obésité ou de la silhouette. Le philosophe et historien des représentations du corps Georges Vigarello nous revient et se concentre cette fois sur l’expérience intime du corps, pour comprendre comment l’individu en est arrivé à s’identifier de plus en plus à ce qu’il ressent intérieurement, profondément.

À l’époque de Diderot et des encyclopédistes, au XVIIIe siècle, l’historien observe le passage d’un « je pense donc je suis » à un « je sens donc je suis », qui révèle un changement de perspective important : l’homme moderne entretient un rapport de plus en plus étroit avec son propre corps et ses sensations internes. Un extrait de l’article Existence de l’Encyclopédie traduit clairement cette attention nouvelle : « cet objet particulier [le corps], non seulement devient pour nous le centre de tout l’univers et le point dont nous mesurons toutes les distances, mais nous nous accoutumons encore à le regarder comme notre être propre ».

Diderot, qui, le premier, fera du mot « soi » un substantif, évoque les sensations internes, celles « qu’on ressent quelquefois dans l’intérieur des chairs », celles reliées à la nausée, à la faim et à la soif, aux malaises, aux frissonnements ou encore à « l’émotion qui accompagne toutes les passions ».

Alors que le champ de l’intériorité était auparavant surtout réservé à l’âme, rappelle Vigarello, le corps devient source du « sentiment de soi ». « À travers le “sentiment de l’existence”, les Lumières ont en fait renouvelé le “sentiment de l’identité”. Elles ont inventé un mode particulier d’investissement de soi, une manière de circonscrire l’individu à travers ce qu’il ressent physiquement et non idéellement. »

Cet intérêt nouveau pour les sensations internes ne se résume pas cependant à une question philosophique. Au XVIIIe siècle, la science tente de mieux comprendre le système nerveux ; le médecin allemand Franz Anton Mesmer s’installe à Paris et agit par son magnétisme sur le « fluide universel » qui affecte le corps de ses patients. Au temps de la découverte de l’électricité, les sensations internes liées aux nerfs se disent sous forme de « tensions », de « courant » ou de « réseau ».

Détendez-vous!

Le vocabulaire se raffine, les sensations peuvent désormais se décliner en fonction de leur forme ou de leur intensité et, au XIXe siècle, un intérêt nouveau pour le rêve, la folie, les effets corporels de l’ivresse ou de la consommation de l’opium se développe. La littérature n’y échappe pas : c’est la période des journaux intimes ; les romans décrivent « un corps toujours plus “pénétré”, toujours plus “accordé”, consonant toujours mieux avec ses espaces et ses entours ».

Objet de curiosité, de connaissance et de savoir, objet littéraire également, Vigarello montre comment cette nouvelle sensibilité a pu se traduire en idées, mais aussi en pratiques, en exercices qui visaient à la « transformation de soi ». C’est à la fin du XIXe siècle que naissent les premières pratiques de relaxation, au moment où l’expression « être détendu » vient de faire son entrée dans la langue française.

Même certains objets du quotidien, comme les fauteuils, sont les témoins de cette préoccupation moderne pour le corps, la détente et le repos : « les surfaces se rembourrent, les dossiers s’amplifient, les angles s’inclinent, les bras se recourbent, les limites se prolongent, facilitant le soutien des jambes et l’abandon du corps ».

Cette histoire étonnante de la perception du corps s’arrête aux premières décennies du XXe siècle, où se multiplient les pratiques corporelles, sportives et thérapeutiques, qui ajoutent à la diversité des expériences et à « l’approfondissement du sensible, cette lente dynamique culturelle traversant notre société occidentale ».

Le sentiment de soi. Histoire de la perception du corps (XVIe-XXe siècle)

Georges Vigarello, Seuil, Paris, 2014, 324 pages