Lydie Salvayre remporte le Goncourt pour «Pas pleurer»

Il fallait les lire tous les quatre pour déjouer la rumeur. Entre ces quatre romans de guerre, dont l’unité du sujet est la plus grande surprise cette année, le Goncourt a été attribué à Lydie Salvayre, contre Kamel Daoud, David Foenkinos et Pauline Dreyfus.
 

La France se retourne sur son histoire, c’est l’évidence. Guerre d’Espagne (Salvayre), Seconde Guerre mondiale (Foenkinos et Dreyfus), guerre d’Algérie (Daoud). Elle s’interroge, se sent-elle coupable ?, elle veut savoir ce qu’elle est. De l’intérieur des sensibilités vivantes, les écrivains témoignent de sa diversité, plutôt que de ce que l’histoire officielle a consigné de ses pouvoirs. Car les quatre finalistes ont tous écrit à partir de la guerre. Ils la portent dans leur mémoire, dont les traces définissent le monde d’aujourd’hui.

Lydie Salvayre est fille de républicains espagnols en exil. Sa mère parle dans son livre. Elle raconte, filtrée par l’humour et la tendresse de sa fille écrivaine, les rêves et les contradictions souvent mortelles d’une famille et d’un village catalan. En double trame, Salvayre relit Bernanos, De grands cimetières sous la lune, journal où il témoigne de 1936. D’autres données, notamment les archives de l’Église, viennent corroborer l’affreuse période qui introduisit le chaos mondial.

De ce double registre, la joie et la pétulance de Salvayre dominent. Une salve d’intelligence et de drôlerie mêle les niveaux de langue et les langues tout court. Kamel Daoud, quant à lui, a produit un choc, avec sa réécriture de L’Étranger de Camus, 70 ans après. Le point de vue est algérien, parfaitement romanesque, très ému et émouvant. Actes Sud qui l’édite a fort bien ciblé l’importance du livre, qui fait le point sur les couches identitaires qui agitent l’esprit d’un Algérien éduqué.

Qui sont les jurés?

Ils n’ont jamais aussi bien choisi : entre l’Algérien Kamel Daoud, journaliste au Quotidien d’Oran, et son roman Meursault, contre-enquête (Actes Sud), qui répond en miroir à Camus ; Lydie Salvayre avec Pas pleurer (Seuil), roman plein d’esprit sur la guerre d’Espagne et l’exil qui s’ensuivit en France, vus de sa famille ; Ce sont des choses qui arrivent (Grasset) de Pauline Dreyfus, qui combine l’histoire de ses deux familles au moment de la Seconde Guerre mondiale, tandis que l’ouvrage de David Foenkinos, Charlotte (Gallimard), fait revivre la jeune peintre allemande Charlotte Salomon, morte à Auschwitz en 1943. Salvayre est sortie gagnante au 5e tour par six voix, contre quatre à Daoud.

Tous ces jurés sont aguerris. Ils ont beaucoup écrit, lu, pris du recul. Pour la première fois, Bernard Pivot (né en 1935) présidait les fastes chez Drouant, en présence d’Edmonde Charles-Roux (1920), Didier Decoin (1945), Paule Constant (1944), Patrick Rambaud (1946), Tahar Ben Jelloun (1944), Régis Debray (1940), Françoise Chandernagor (1945), Philippe Claudel (1962) et Pierre Assouline (1953). Ils votent oralement, l’un après l’autre en tirant le premier au sort ; au 14e tour, en cas d’égalité, le président tranche.

Pivot, Charles-Roux, Decoin et Assouline ont eu des carrières journalistiques ; Debray est philosophe ; Chandernagor et Constant ont occupé de hautes fonctions nationales ou internationales ; Ben Jelloun, Rambaud et Claudel sont des romanciers au parcours éclectique. Ben Jelloun et Assouline sont nés au Maroc. Tous ont traité d’histoire. Plusieurs ont été des nègres (rewriter ou ghost writer) et, à ce titre, ils ont noirci des milliers de pages à succès.

Le Médicis et la langue française

Antoine Volodine a obtenu le prix Médicis au premier tour pour Terminus radieux (Seuil). Le jury a frôlé l’unanimité. Bien mérité, ce prix enfin octroyé à ce romancier constant de l’imaginaire russe, post-utopique, « post-exotique », selon son mot. Il aura promené quantité de personnages en lambeaux dans un paysage apocalyptique, désertifié par le nucléaire, d’une ruine de Kolkhoze à un chantier de récupération déserté, prêt à imager un nouveau Seigneur des anneaux fantasmatique, pour adolescents qui auront grandi avec un oeil sur l’histoire et un autre sur le fantastique et la bédé.

« Chaque chapitre contient des sensations que je retrouve en y voyageant, comme un ailleurs concret que je revisite. La réécriture parfois complète de chacun de mes livres […] est un plaisir de lecture et de voyage, une transe poétique, chamanique, sans hallucination ni magie invocatoire ; c’est une plongée dans un texte que j’ai habité. Je suis un habitant de l’ailleurs », déclarait Volodine en entretien au Devoir.

La littérature se porte bien : de grandes audaces de forme et de langue cette année ont été dûment récompensées.

Quant au Prix de la langue française, allé à Hélène Cixous (née à Oran en 1937) pour Homère est morte… (Galilée), il a distingué une essayiste de la plus haute volée. Le jury était composé d’académiciens français, d’académiciens Goncourt, d’écrivains et de journalistes, parmi lesquels Tahar ben Jelloun, Hélène Carrère d’Encausse, Bernard Pivot et Laure Adler.

Le prix Renaudot décerné à David Foenkinos

Paris — Le prix Renaudot de littérature a été attribué mercredi, à Paris, à l’écrivain David Foenkinos pour son ouvrage intitulé Charlotte. L’annonce a été faite dans la foulée de l’octroi, plus tôt en journée, du prix Goncourt. Charlotte est un roman qui rend hommage à Charlotte Salomon, une jeune artiste juive allemande qui a été assassinée à l’âge de 26 ans en 1943 dans un camp de concentration de l’Allemagne nazie à Auschwitz, en Pologne.

David Foenkinos, qui a eu 40 ans il y a quelques jours à peine, s’est fait connaître dans le passé par La délicatesse, un ouvrage à succès qui a été porté à l’écran. Cette œuvre a d’ailleurs été en nomination à la nuit des César dans la catégorie de la meilleure adaptation, en 2012. Les romans de David Foenkinos ont été traduits dans 35 langues.

L’écrivain, en tête du palmarès 2014 des livres préférés des libraires, a été sacré face à Serge Joncour (L’écrivain national), Amélie Nothomb (Pétronille), Pierre-Yves Leprince (Les enquêtes de Monsieur Proust) et Jean-Marc Moura (La musique des illusions).