Sigmund Freud, revu et revisité

Sigmund Freud
Photo: Domaine public Sigmund Freud

Il n’avait « pas lui-même profité de la révolution sexuelle qu’il avait apportée à la société occidentale ». Pour écrire cela de Sigmund Freud (1856-1939) et décaper son portrait, Élisabeth Roudinesco exploite plus que des archives enfin accessibles. Elle montre comment ce que Freud a cru voir dans le psychisme « n’était au fond que le fruit d’une société » dont il « interprétait magistralement la signification pour en faire une production de l’inconscient ».

Née à Paris en 1944, l’historienne, juive comme Freud, a toute la sensibilité pour saisir l’atmosphère du milieu familial du médecin autrichien et la situation politique à laquelle l’homme était confronté. À la fois très originale et très érudite, la massive biographie qu’elle lui consacre apparaît comme le résultat de la réflexion d’une vie sur la psychanalyse et son fondateur.

Loin de présenter un Freud dogmatique et de se perdre dans l’examen des interprétations que les disciples ont données de la pensée du maître, elle souligne l’incessante évolution et les multiples tâtonnements de celle-ci. Élisabeth Roudinesco insiste plus sur le cheminement du chercheur que sur son succès.

Impact littéraire

« Le XXe siècle, soutient-elle, était en quelque sorte plus freudien que Freud lui-même. » Elle le prouve notamment en signalant que le thérapeute viennois « ne comprit pas grand-chose » à l’enthousiasme qu’André Breton et les autres poètes surréalistes exprimaient à l’égard de la « révolution freudienne ».

En littérature française, des goûts assez conventionnels orientaient plutôt Freud vers Anatole France, bien qu’il correspondît avec Romain Rolland qui, beaucoup plus jeune, était, comme lui, l’ami de l’écrivain viennois Stefan Zweig. D’ailleurs, la sexualité que le penseur perçut au coeur de cet inconscient, dont il fit découvrir, sans trop le vouloir, le rôle crucial à tant d’écrivains, à tant d’artistes, n’occupait beaucoup de place dans sa vie que par sublimation.

À 40 ans, « et souffrant parfois d’impuissance », précise sa biographe, le strict monogame cesse d’avoir des relations sexuelles avec sa femme. Ironique, Élisabeth Roudinesco conclut : « La vie charnelle du plus grand théoricien moderne de la sexualité aura donc duré neuf ans. »

Elle a la hardiesse de signaler que la croyance du thérapeute à la bisexualité foncière de l’être humain le pousse, grâce à l’apport de ses grandes amies Marie Bonaparte et Lou Andreas-Salomé, à tenter de percer le secret de la féminité, immense « continent nocturne ». L’héritage juif de Freud, pourtant incroyant, ne serait pas étranger à cette recherche.

À la lumière de la judaïté, le penseur définit, selon Élisabeth Roudinesco, « la destinée humaine » comme « la quête d’un “au-delà” de soi, d’un au-delà de la mort et de l’amour ». Comme la judaïté, la féminité révélerait l’énigme du monde. Aussi, explique la biographe, Freud voit-il « dans la haine des femmes et dans leur abaissement l’une des racines inconscientes de l’antisémitisme ».

À la fausse image du phallocrate qui a réponse à tout, Élisabeth Roudinesco a substitué celle de l’être inquiet s’interrogeant sans cesse, du paria qui se réfugie à Londres pour fuir, peu avant sa mort, la menace du nazisme. Contre Hitler, Freud restera le témoin de l’univers inconscient et féminin de la souffrance, de l’exclusion, mais surtout de la persistance.

Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre

Élisabeth Roudinesco, Seuil, Paris, 2014, 592 pages