Souvenirs et vie d’un historien

Lors d’une promenade sur une colline quelque part en Provence, Paul Veyne trouve un tesson de céramique, une pointe d’amphore remontant à l’époque de la Rome antique. Il est âgé de huit ou neuf ans, et un monde autre que celui qu’il connaît s’ouvre à lui, un monde aboli qui va l’intéresser toute sa vie. « Or qu’est-ce que l’intéressant ? […] l’intéressant ne s’explique par rien, il n’est pas utile, ni égoïste, ni altruiste, il n’est pas nécessairement rare, plaisant, élevé, précieux ou beau : l’intéressant est désintéressé […] »

Le professeur honoraire au Collège de France a consacré sa carrière à l’étude du monde gréco-romain, l’esprit ouvert, sans adhérer au conformisme institutionnel. L’histoire est « un roman vrai », avançait-il dans Comment on écrit l’histoire (Seuil, 1971), n’en déplaise aux tenants de la science historique pour qui histoire et littérature se devraient d’appartenir à deux mondes irréconciliables. Veyne aime provoquer, et ce livre au « titre dogmatique et trompeur », dit-il, n’était pourtant « rien de plus qu’un témoignage sur la formation que s’était donnée un jeune historien épris d’idées générales ». Il n’en est pas moins devenu un classique traduit en plusieurs langues qui continue toujours d’alimenter les débats d’idées entre historiens.

Petite histoire

Veyne a habitué son lecteur à un discours plein d’érudition, mais l’heure est au bilan. Il raconte ici sa propre histoire en toute simplicité, en toute humilité. À douze ans, il attend « impatiemment, chaque matin, la nouvelle de la victoire allemande à Stalingrad ».« Collabo par mimétisme familial » durant la guerre, il prend sa carte du Parti communiste au début des années 1950 : « je la prendrai, mais en bouffonnant, moi aussi : j’affecterai d’être ivre ». Il quittera finalement un milieu qui ne l’aura jamais convaincu, voyant en 1956 les chars soviétiques entrer dans Budapest pour mettre fin à l’insurrection populaire. Car jeune étudiant, Veyne ne rêvait pas à « la Société future que promettait le marxisme » ; il rêvait d’écrire un de ces livres savants traitant d’histoire ou d’archéologie du monde romain.

Spécialiste de Rome et amoureux de la Grèce, c’est un Veyne friand d’expéditions en haute montagne, passionné de poésie et de peinture italienne, que l’on découvre à travers ses années de jeunesse, ses voyages, ses souvenirs et ses amitiés. Il parle avec beaucoup d’admiration de son « grand ami » le philosophe Michel Foucault et trace un portrait pour le moins vivant de son « poète et héros de toujours », René Char : « ce colosse colérique et conquérant, aux yeux méditatifs et bons, parlait d’égal à égal aux petits comme aux grands, ne pontifiait pas, était éperdument généreux, violemment sympathique et à peu près invivable ».

À 84 ans, Veyne revient sur son cheminement professionnel, sur son élection au Collège de France, lui qui a toujours eu le sentiment d’être un parvenu, et rappelle l’origine de ses réflexions sur l’économie antique ou encore sur l’homosexualité dans l’Antiquité, une question encore peu étudiée, pour ne pas dire gênante, dans les années 1970.

Il est question de la vie privée à Rome, certes, mais celui qui a été marié trois fois, « comme Cicéron, César et Ovide », évoque aussi ses amours et les destins tragiques d’êtres chers. Dans ce « document social et humain à l’usage des curieux », l’historien ne cache rien.

Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas

Paul Veyne, Albin Michel, Paris, 2014, 272 pages