Nos pionnières de l’écriture moderne

Jovette Bernier
Photo: Archives Le Devoir Jovette Bernier

En 1931, Jovette Bernier incarnait « la grande conquête » de la sensibilité moderne à laquelle avaient confusément aspiré toutes celles dont traite Chantal Savoie dans Les femmes de lettres canadiennes-françaises au tournant du XXe siècle. C’est l’historienne elle-même qui le croit. Son intuition est pénétrante. L’héroïne de La chair décevante, de Jovette Bernier (tout juste réédité chez Fides), suggérait la modernité ainsi : « J’étais dans mon coeur la plus amorale des femmes sans m’en douter. »

De 1895 aux années 1930, dans la société culturellement arriérée qu’était le Québec par rapport, entre autres, à la France et aux États-Unis, Jovette Bernier (1900-1981) détonne. Malgré une imitation encore servile de la littérature française, son roman de 1931 confirme l’opinion éclairée de Louis Dantin.

L’année de la parution du livre à scandale, le critique montréalais exilé près de Boston, qui apprécie déjà les poèmes de Jovette Bernier et d’autres femmes, affirme à propos de la littérature canadienne-française : « Les monopoles masculins sont de plus en plus en péril. » Cela est si vrai que Didi, héroïne de La chair décevante, se présente comme l’insolente séductrice à la fois des sens et de l’esprit en disant à son amoureux : « J’enlève à ton physique superbe ce qu’il a de fort et de triomphant. »

Comme si de rien n’était, elle formule un réquisitoire ironique contre le moralisme de l’époque : « J’allais à l’encontre de toutes les lois naturelles : ma taille trop moulée me faisait honteuse ; mon bras nu était un péché… » Didi formule même une nouvelle croyance : « Il y a quelque chose de plus fort que le courage, la tendresse, le dévouement, le sacrifice. » Elle insiste : « Il y a plus fort que toi, l’Amour, et toi, la Mort ; plus fort que tout, plus fort que vous tous, il y a la Vie. »

Ce discours a, certes, quelque chose de whitmanien, voire de nietzschéen, mais il reste surtout audacieux. Narquoise, Jovette Bernier sait se distancer du féminisme de bon aloi, cher aux dames patronnesses et à tant de femmes de lettres héritières du ton moralisateur que Laure Conan (1845-1924) introduisit chez elles tout en devançant les hommes par la publication sous forme de feuilleton, en 1881-1882, du premier roman psychologique québécois : Angéline de Montbrun.

Désolantes librairies

Chantal Savoie rappelle que la critique de l’époque vit dans cette oeuvre un « texte patriotique et catholique » sans égard à son originalité littéraire. L’historienne est très consciente de la pénible situation intellectuelle du Québec d’alors, mais elle constate que l’urbanisation et les progrès de l’enseignement commencèrent, au tournant du XXe siècle, à faire évoluer la société.

Elle souligne la visite que Thérèse Bentzon, romancière et essayiste française, effectua en 1897 au Canada pour tisser des liens littéraires entre l’Europe et l’Amérique. Soucieuse de l’émancipation des femmes, cette amie de George Sand signala : « Il n’y a rien de plus vide, de plus désolé qu’une librairie de Québec, si ce n’est le même magasin à Montréal. Mais, à Montréal, une réaction commence à se produire, et elle vient des femmes. »

Avec beaucoup de discernement, Chantal Savoie estime que les chroniques journalistiques de la Montréalaise Éva Circé-Côté (1871-1949), fille spirituelle de Papineau, représentent le mieux, à partir de 1900, l’aspect progressiste de l’élan féminin. « Urbaines, modernes, poétiques et engagées », elles tranchent alors, selon l’historienne, sur les chroniques des autres femmes de lettres canadiennes-françaises.

La fronde d’être

Un peu comme Jovette Bernier mais sur un ton plus grave, Éva Circé-Côté prend en effet le contre-pied des poncifs du milieu littéraire ambiant. On lui doit cet émouvant témoignage laïque de 1920 : « Je n’aspire pas à sauver les âmes. Il suffirait pour ma sérénité de conscience d’avoir arraché une seule âme à la vénalité du siècle, au mensonge décoré de noms pompeux qui leurrent les esprits, pour que je m’endorme de mon dernier sommeil… »

Beaucoup moins rebelle mais issue également d’une famille libérale, Léonise Valois (1868-1936), dont Chantal Savoie mentionne la redécouverte grâce à l’essai biographique de Louise Warren (L’Hexagone, 1993), s’impose par sa subtilité novatrice.

Dans L’orage, son poème de 1903, loin d’un romantisme attardé, la mélancolie qui s’abat sur la rêveuse est soudainement dissipée par l’inexplicable effet de la nature. « Je sens dans mon âme oppressée / Un flot du coeur monter… courir. / Il pleut très fort ! Je suis sauvée ! »

Au lieu de se proclamer féministe, Léonise Valois, chroniqueuse de 1900, se joint à ses consoeurs qui « s’amusent fort » du mouvement émancipateur provoquant, « chez le sexe à barbe, une si grande peur bleue ». Comme Éva Circé-Côté et Jovette Bernier, elle comprend que, pour une femme, dans le Québec d’autrefois, simplement publier tient déjà de la fronde.

De Marie de l’Incarnation à Nelly Arcan

Se dire, se faire par l’écriture intime
Patricia Smart, Boréal, Montréal, 2014, 432 pages

Patricia Smart ose lier Marie de l’Incarnation, religieuse de la Nouvelle-France, canonisée cette année, à Nelly Arcan, ex-call-girl et romancière rompue à l’autofiction, qui s’est suicidée à Montréal en 2009. En scrutant l’écriture intime d’une trentaine de femmes à travers l’histoire du Québec, elle décèle une continuité qui fait réfléchir. Dans l’union mystique au Christ, Marie de l’Incarnation évoque «des pénétrations de lui en moi» et «de moi en lui» pour être enfin «perdue à moi-même». Quant à la narratrice de Putain, d’Arcan, elle soutient au sujet de ses clients : « C’est donc toute une armée de femmes qu’ils baisent lorsqu’ils me baisent, c’est dans cet étalage de femmes que je me perds… » Littérairement, à trois siècles de distance, la mystique et la sexualité s’enivrent d’un verbe troublant : se perdre. 
Michel Lapierre

Les femmes de lettres canadiennes-françaises au tournant du XXe siècle

Chantal Savoie, Nota bene, Montréal, 2014, 244 pages



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