La parole aux photographes

Le livre 40 ans de photojournalisme. Génération agences, de Michel Setbon et Marie Cousin (La Martinière), présente plus de 75 photojournalistes et une dizaine de directeurs d’agences, françaises et autres, du milieu du XXe siècle. Ce troisième volet mettant en vedette les agences de photojournalisme fait suite aux anthologies Génération Sipa et Génération Sygma, qui présentent les grands photojournalistes de la fin du siècle.

Ici, la parole est donnée aux photographes qui commentent chacun une image iconique de leur parcours. Eux qui vivaient à une époque où le journalisme n’avait pas de concurrence venant des médias sociaux ou de l’Internet, de Facebook ou de Twitter. Il n’y avait pas de caméra qui traînait dans chaque poche de veston ou sac à main. Et la génération des « têtes penchées » déambulant rivées à leur téléphone intelligent n’existait pas. La télévision n’était pas portative et la nouvelle n’avait pas l’instantanéité des médias modernes.

Le journalisme écrit avait besoin de l’image car, comme le signale Cyril Drouhet, rédacteur en chef du Figaro Magazine, « Pas de photo, pas d’histoire », peu importe la qualité du reportage. La photographie avait alors comme mission d’apporter la nouvelle à l’oeil avant de lui fournir le texte.

Il fallait saisir le lecteur par l’image pour le faire accéder au narratif. Mieux, pour ces photographes de terrain, l’image devait raconter l’histoire. Plus, elle devait mettre en jeu l’humain qui la vivait. Car l’événement, aussi sensationnel soit-il, n’est accessible que par ce qu’il fait vivre aux hommes et aux femmes.

Dans le livre, chaque photographe évoque le contexte dans lequel sa photo a été prise et dévoile un secret que la plupart partagent : il faut montrer ce que les mots ne réussiront jamais à présenter : la réalité vécue. Pas de propagande officielle ici. En effet, le photojournalisme cherche à présenter ce que les milices et les pouvoirs en place cherchent à escamoter, comme le souligne Pascal Maitre dans son reportage sur les guérilleros procastristes qui s’enduisent de charbon pour attaquer l’armée à la solde des gros propriétaires. L’image de ces guérilleros est éloquente et frappe l’imagination plus que les mots, qui ne peuvent qu’évoquer « l’idée » de ces êtres noirs et armés tapis dans la jungle.

Mais où va le photojournalisme à l’ère des médias sociaux et de l’instantanéité des communications ? Quel est le rôle de la photographie dans cette surabondance d’information ? Cette prolifération d’images annonce une époque qui fera sa place au photojournaliste : celui qui voit la situation mais aussi qui sait en saisir l’humanité, l’impact de la nouvelle sur l’homme même qui la vit. Le photojournaliste saisira le regard fourbe derrière l’apparence d’honnêteté, la touche humoristique de celui ou celle qui fait tout pour sembler grave et sérieux !

Michel Setbon, le responsable de cette présentation livresque, trace l’avenir de la photographie en journalisme. Il écrit : « Outils absolument incontournables, le Web et le numérique doivent permettre au photographe d’être aussi un agitateur d’idées, de propositions. Nous vivons dans un monde où il est essentiel de convaincre pour exister. »