Nature et culture

Nancy Huston
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Nancy Huston

Et si les femmes avaient une force insoupçonnée, qui ne se dégage qu’en les lisant sans préjugés ? L’actualité les rassemble, sans nécessité ni hasard. Par leurs récits, leurs romans et leurs essais, elles forcent en silence le respect.

Vivre n’est pas filer en ligne droite. De son nouveau récit Bad Girl. Classes de littérature (Actes Sud), Nancy Huston s’entretient au Devoir : « Ce n’est pas une autobiographie au sens habituel, mais une classe de littérature, c’est-à-dire une réflexion précise sur ce qui m’a fait écrire ; jusque-là je n’avais pas pratiqué le genre autobiographique, hormis dans mes essais, où dans de petits paragraphes personnels je raconte ce que j’ai vu, lu ou vécu, pour réfléchir de là sur le désespoir, la séduction, etc. L’année dernière, j’ai déménagé et c’est alors que j’ai vu ma vie défiler. »

Inspirée par les trois volumes du Daybook (Livre des jours, Penguin) de la sculpteure américaine Anne Truitt, que lui fait découvrir l’artiste québécoise Sophie Jodoin, Huston entreprend de faire parler Dorrit, foetus dans le ventre de sa propre mère, qui regarde sa famille, sa naissance, son enfance albertaine bousculée. Par l’humour et la tendresse de son récit, elle explique qu’« on ne tombe pas du ciel, on pousse sur un arbre généalogique ».

Traumatisée, sans qu’elle le sache avant d’être mère elle-même, par le divorce de ses parents et la privation de sa mère, Huston n’a alors que cinq ans. Une nouvelle famille commence, complexe, avec de multiples naissances et des lettres précieuses, entre une mère partie vivre son intelligence jusqu’en Europe et un père remarié qui a une tout autre conception de la famille et des devoirs maternels.

Le lien intérieur

Réflexion construite et non mensonge, Bad Girl raconte subjectivement, à la deuxième personne, l’histoire de cette enfant. Tous les membres de sa famille sont là, avec des noms changés, introjectés sous le masque et recomposés comme Huston l’a écrit dans L’espèce fabulatrice. Avortement, judéité, poésie, déplacement, vrais lieux, ses thèmes littéraires apparaissent dans un espace intelligent de représentation.

« Le départ de ma mère est un événement fondateur, mais je ne suis pas une enfant abandonnée. Ma mère n’est pas partie de manière irresponsable, ce fut difficile, en accord avec mon père et ma belle-mère ; elle a fait l’impossible pour garder sa souffrance pour elle et ne pas alourdir l’ambiance de nos échanges. Elle est restée maternelle, et moi, dépendante de ces liens épistolaires, échanges symboliques littéraires qui ont accompagné ma jeunesse et demeurent. »

La lutte des femmes pour leur autonomie enrichit la notion de trauma chez Huston. Cette mère modèle favorise l’expatriation, l’acquisition d’autres langues, les voyages, la culture, l’art. Si blessure et ressentiment n’occultent pas la douleur, le lien entre la mère et la fille existe : « La difficulté de concilier famille et émancipation a fait de ma mère une pionnière, qui a essuyé les plâtres à la fin des années 50, et cela a fini par lui retomber dessus. On l’a privée de sa maternité. » Du côté de l’enfant, « j’ai dévissé », raconte Huston, qui ne dénonce rien mais décrit les déchirements.

De Huston à Hustvedt

Huston et la New-Yorkaise Siri Hustvedt, romancières anglophones, essayistes, artistes et amies, ont en commun de regarder l’aspect biologique des vies intriquées fondamentalement au culturel. Hustvedt, qui publie un roman magistral, Un monde flamboyant (Actes Sud), est aussi proche des neurosciences que de la littérature, de l’art et de la psychologie. Chacun de ses livres s’attache à « révéler les rouages complexes de la perception humaine et de la façon dont des notions inconscientes de genre, de race et de célébrité influencent la compréhension quepeut avoir le public d’une oeuvre d’art donnée », écrit-elle dans l’avant-propos.

Huston renchérit sur la multiplicité des origines qui construisent les vies : « Surmonter l’opposition entre la génétique et la culture permet d’observer l’empreinte culturelle énorme de la famille, avec la langue, l’anglais des années 50 en Alberta, les ancêtres, la région, les forces historiques ; j’évoque l’histoire de mes grands-parents, l’impact de la féminité, qui est de rechercher le désir à la place de la mère. Je me reconnais dans ce syndrome. » L’âme n‘est pas une chose déposée ; le soi est une fonction cérébrale développée, qui opère « le miracle », dit Huston, de communiquer.

Et Linda Lê

À ces deux écrivaines majeures, qu’il soit permis d’ajouter Linda Lê, qui publie un essai sur les écrivains exilés, souvent suicidés, et un roman qui rassemble toutes ces personnalités, Par ailleurs (exils) et Oeuvres vives, chez Christian Bourgois (lire la critique en ci-haut).

Toutes trois ont des identités transnationales, translinguistiques et sensibles, assumées jusqu’à la folie : « Hustvedt est brillantissime, courageuse, drôle. J’ai moins d’affinités avec Linda Lê, mais j’ai écrit sur elle dans Professeurs de désespoir. […] Je ne crois pas à l’écriture des femmes. Mais nous avons en commun, Siri et moi, d’être exaspérées par le manque de respect pour les oeuvres littéraires de femmes. Les hommes n’aiment pas avouer l’influence d’un livre de femme. »

De Huston, laissons ces mots résonner contre les stéréotypes et pour l’art : « Dans presque 100 % des cas, les grandes artistes femmes ont été abusées — viol, trauma, abandon, deuil — dans leur enfance. »

Siri Hustvedt en deux titres

Tout ce que j’aimais (Actes Sud, 2003). Prix des libraires du Québec, son troisième roman demeure à ce jour celui qui a connu le plus grand succès populaire.

La femme qui tremble. Une histoire de mes nerfs (Actes Sud, 2010). À la fois récit, journal de maladie et de guérison, et histoire de l’hystérie à travers le temps et les perceptions.

Nancy Huston en trois dates

1953 Naissance à Calgary, le 16 septembre.

1981 Publication de son roman Les variations Goldberg (Babel), écrit en français.

2006 Prix Femina pour Lignes de faille (Actes Sud).