Manucure japonaise

Après Coma (Leméac, 2012), court roman dans lequel un Japonais qui s’était enfui à Shanghai revenait au chevet de la femme qui avait tenté de le tuer, François Gilbert persiste dans son exploration japonisante et sa prédilection pour le motif du double. Son deuxième roman, La maison d’une autre, navigue aussi dans ces eaux troubles.

Nanami, une jeune femme de Kawasaki, est sur le point de se marier avec le patron du petit bureau d’architectes où elle travaillait jusqu’à tout récemment. À quelques jours de la noce, alors que leur future maison est en construction, un ancien amant de la jeune femme l’appelle, pris avec un cadavre sur les bras.

Dans une autre vie, il n’y a pas si longtemps, sous l’emprise de « désirs mauvais », dirait-elle, Nanami fréquentait des « bars à touristes » de Tokyo. Le genre de bars où des Occidentaux peuvent faire connaissance avec de jeunes Japonaises, disons, bien disposées à leur égard. C’est ainsi, sous le prétexte de longs après-midi de bénévolat, qu’elle y avait fait la rencontre d’Olivier, un danseur suisse fasciné par le nô, amateur de ligotage à la japonaise et adepte un peu trop enthousiaste de la cordelette.

Croyant — ou voulant croire — à l’accident, elle accepte de l’aider au nom de son ancienne passion, irrationnelle, et en souvenir de l’effervescence de ces rencontres qui la sortaient de la monotonie de son existence. « Ces pans de ma vie devaient demeurer en vase clos : deux pièces attachées l’une à l’autre, séparées par un mur épais, sans ouvertures. »

À quelques jours de « disparaître » à travers les liens sacrés du mariage, avalée par son rôle d’épouse puis de mère, prélude — on l’imagine — à une longue anesthésie, Nanami va toutefois rapidement s’identifier à la jeune femme dont elle a pris en charge le cadavre. Descente aux enfers, folie inquiétante et glacée, résurrection in extremis : La maison d’une autre, sans trop en dévoiler, nous réserve son lot de surprises.

Japonisme

François Gilbert, que ce soit à travers sa fréquentation réelle des Japonais ou une connaissance approfondie de la littérature japonaise, a bien saisi certains des enjeux de cette société fascinante, à la fois calme et explosive, à cheval depuis quelques millénaires sur ses îles et sa centaine de volcans, conditionnée par les éléments — lave, écume, cailloux, neige, mousse. Des millions d’individus sous pression, au caractère forgé par l’omniprésence des « autres » et la ritualisation à l’excès des rapports humains.

C’est un drôle d’objet, malgré tout, que cette histoire nippone inventée par un écrivain québécois, traduite directement en français, dirait-on, dans une langue aussi manucurée qu’un pin à cinq aiguilles taillé par un retraité de Nagahama à coups de pinces et de petits ciseaux.

Si le résultat envoûte ou impressionne, on saisit mal à quelles nécessités et à quels enjeux — intérieurs, littéraires ou cryptés — répond le roman. Même maîtrisé à la perfection, le pastiche reste une manie ou une énigme qui confine un peu à l’exercice de style et en limite la force de frappe.

La maison d’une autre

François Gilbert, Leméac, Montréal, 2014, 144 pages