Kafka, le saint malgré lui

Saul Friedländer est un spécialiste de la Shoah — les catholiques auraient intérêt à lire son Pie XII et le IIIe Reich (Seuil). Cet universitaire américain est né et a vécu ses premières années à Prague. Tout comme Kafka.

Son Kafka, poète de la honte n’est rien d’autre qu’une réfutation de l’image qu’a donnée Max Brod de l’écrivain, image qu’a acceptée un nombre incalculable de commentateurs de l’oeuvre d’un des écrivains majeurs du siècle dernier.

Pour Friedländer, Brod a passé outre à de nombreux textes afin de donner de son ami une image tronquée. Il n’aurait pas hésité en cours de rédaction de sa presque hagiographie à faire disparaître des détails gênants de sa correspondance. Toutes choses qui paraissent avec raison particulièrement blâmables à notre essayiste.

Ce dernier s’applique tout au long de son évocation de la figure de l’écrivain à le désacraliser, en quelque sorte. Ce n’est donc pas dans son livre que l’on trouvera matière à nourrir sa fascination pour l’auteur de La métamorphose (1915). Pour ce faire, on aura intérêt à privilégier les livres de Klaus Wagenbach ou de Marthe Robert.

La vie paralittéraire

Si, en revanche, il vous intéresse de savoir en long et en large que Kafka se défiait des femmes, qu’il lui arrivait de dénigrer leur physique, qu’il aimait les grosses, qu’il fréquentait les bordels, vous trouverez matière à enseignement. Appelant à son aide Mark Anderson, auteur de Kafka, Homosexuality and Aesthetics (Edinburg University Press), Friedländer rappelle aussi que, si les relations hétérosexuelles pouvaient répugner à Kafka, « le désir homosexuel ne déclenche pas le même type de déni émotionnel que l’idée même du mariage ou les relations hétérosexuelles ».

Il ne faudrait pas déduire de ces quelques précisions que notre universitaire est un iconoclaste et qu’il n’aurait de cesse qu’il n’eût déboulonné la statue Kafka. Il n’en aurait que contre Max Brod, vis-à-vis duquel il se montre intraitable. J’aurais souhaité quant à moi qu’il affiche à son propos une certaine reconnaissance. N’est-ce pas grâce à lui que certains des textes les plus essentiels de la littérature nous sont parvenus ?

Pourquoi Kafka « poète de la honte » ? Il y a Kafka, le fils. Celui qui se sent prisonnier de sa famille. On connaît sa Lettre au père, les reproches qu’il adresse à un homme omniprésent, alors que lui n’est que l’enfant chétif qui a honte de son corps. « Dans la famille étreinte par les parents, seuls les êtres déterminés ont leur place, qui répondent à des exigences très déterminées », écrit Kafka en 1921, trois ans avant sa mort. Pourtant, il n’a quitté le foyer paternel qu’à la toute fin. Dans son Journal et sa Correspondance, il n’est à peu près pas question de la Première Guerre mondiale. Il est juif, écrit en allemand, a des velléités d’apprendre l’hébreu, ne va pas au-delà.

Silences et conversations

Friedländer montre bien la gêne que ressent Kafka devant le simple fait de vivre. Il croit que les femmes sont des êtres dangereux, il a honte de ce qu’il est, de sa famille et de la communauté juive de Prague. De plus, il se sent coupable de cette honte même. Quelle meilleure illustration de ce sentiment que ce personnage qui un matin se retrouve métamorphosé en cancrelat ? Que ce soit avec Felice ou Milena, il tourne autour de l’idée d’un mariage sans y adhérer tout à fait. Il se reconnaît juif dans une ville dont il ne songe pas sérieusement à s’échapper même s’il reconnaît en être le prisonnier. Sa vie bourgeoise ne l’empêche pas de voir les avances de l’antisémitisme, mais son projet d’un exil à Jérusalem fait long feu. Sioniste à la façon de son ami Max Brod, pas question.

Kafka est un écrivain peu connu, peu lu de son vivant. Il écrit la nuit, le bruit le dérange. Hypocondriaque, il exagère ses malaises, façon pour lui de subir la vie alors qu’il voit de plus en plus qu’il n’a pas sa place dans l’existence. Il déteste le monde et cherche à saper les fondements sur lesquels la société est construite. Ce qui le portait à faire montre d’une ironie désespérée dans sa vie et ses écrits. Que l’on ait vu dans ses oeuvres des signes avant-coureurs du nazisme à venir n’a rien de surprenant. Friedländer conteste cette vision. Pour lui, Kafka aura surtout été « le poète de son propre chaos ».

En corollaire au livre de Friedländer, on pourrait lire avec profit Conversations avec Kafka de Gustav Janouch, paru aux Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau en 1978. Pendant un an, un lycéen de 17 ans rencontre à son bureau de l’Office d’assurances ouvrières contre les accidents un écrivain qui ne joue pas à l’être. Un portrait bienveillant, mais juste, sans enflure, d’un témoin qui s’est toujours refusé à lire les livres posthumes de son idole. Une lecture qui contrebalancerait les effets de l’approche inexorable de notre auteur.

«La Lettre au père»

Écrite en 1952 par Franz Kafka, adressée à son paternel après que ce dernier a refusé le projet de mariage de son fils avec Julie Wohryzeck, cette lettre ne fut jamais remise à son destinataire. Publiée en 1952, elle est, dit-on, l’une des clés de la compréhension de l’âme kafkaïenne.

Kafka, poète de la honte

Saul Friedländer, traduit de l’anglais par Nicolas Weill, Seuil, Paris, 2014, 246 pages