Le passéisme de Gérard Bouchard

Le mythe est, pour Gérard Bouchard, un « concentré d’imaginaire, d’émotion, de raison et de sacré » qui s’enracine « dans le passé ».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le mythe est, pour Gérard Bouchard, un « concentré d’imaginaire, d’émotion, de raison et de sacré » qui s’enracine « dans le passé ».

En appelant les Québécois à « mettre leurs culottes » lors du débat, en 2013-2014, sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires dans la fonction publique, le ministre Bernard Drainville aurait faussé un mythe collectif. La « reconquête » nationale ne visait plus alors les Anglais, mais des minorités « vulnérables » : musulmans, juifs, sikhs. Gérard Bouchard, dans Raison et déraison du mythe, en est certain. Malgré tout, il fait du mythe l’âme d’un peuple.

L’historien influent n’en démord pas. Le mythe, même le plus usé et le plus vain, comme la réparation de la Conquête britannique de 1759-1760, si distincte d’une émancipation nationale actualisée et créatrice, est, pour lui, un « concentré d’imaginaire, d’émotion, de raison et de sacré » qui s’enracine « dans le passé » et dont les sciences sociales « se sont étrangement détournées ».

Envers et contre tous, Bouchard soutient qu’une société ne peut « se projeter efficacement dans l’espace et dans le temps sans recourir au mythe ». Il va jusqu’à déclarer : « Ce sont les mythes, bien plus que les idées et les idéologies, qui “mènent le monde”. »

Il est si hanté par leur dimension populaire qu’il se plaît à voir, dans l’histoire récente du Québec, le hockeyeur Maurice Richard et la chanteuse Céline Dion comme des symboles de la « reconquête » nationale. La largeur et l’élasticité qu’il donne à l’image idéalisée de l’affirmation québécoise devant l’Amérique anglophone font sourire.

Tradition

Par son conservatisme, Bouchard est tributaire de la pensée historique de Lionel Groulx sans qu’il avoue cette influence ou, peut-être même, sans qu’il en soit conscient. Cela transparaît en dépit de la pléthore de références érudites, furtives et internationales qui confèrent à son essai un prestige scientifique. Virtuose des précautions oratoires, l’historien signale, en évitant d’établir un principe, qu’« aux yeux de plusieurs » la Conquête britannique « constitue l’ancrage principal de la mémoire québécoise ».

Même s’il admet que naissent de « nouveaux mythes » en citant le pluralisme, les droits de la personne ou le cosmopolitisme, Bouchard associe le mythe à la tradition et au sacré. Il aime rappeler que « la religion (ou le religieux) est demeurée très agissante dans plusieurs nations contemporaines, y compris celles qui sont tenues pour les plus séculières ».

L’écrivain Jacques Ferron a fait ressortir, dans son oeuvre, que la modernité québécoise, née du progressisme de 1837, est sujette à l’évolution la plus insoupçonnée. Gérard Bouchard, quant à lui, laisse croire que le sort de la nation se rattache à la reconquête d’une Nouvelle-France mythique, voire mystique. On peut se demander si, dans le débat sur la laïcité, sa défense des minorités « vulnérables » ne cachait pas le culte du passé qu’un certain Québec confond encore avec l’histoire et même avec l’avenir.

Raison et déraison du mythe. Au coeur des imaginaires collectifs

Gérard Bouchard, Boréal, Montréal, 2014, 232 pages