La courte échelle mise en vente

La courte échelle compte près de 800 titres.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir La courte échelle compte près de 800 titres.

En faillite, les éditions de La courte échelle, figure majeure de la littérature jeunesse au Québec, pourraient voir ses actifs mis en vente dès lundi, selon les informations recueillies par Le Devoir. Des actifs qui comprennent l’ameublement et le stock de livres, bien sûr, mais aussi le catalogue : plus de 500 auteurs, dont plusieurs sont inquiets, très inquiets de perdre le contrôle de leur oeuvre et de leurs contrats.

L’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) a organisé mercredi une soirée d’informations pour les auteurs concernés. L’ambiance était morose, selon plusieurs sources. « Ce qu’on s’est fait dire par le syndic de faillite, c’est que la clause qu’on trouve dans tous les contrats de droits d’auteurs au Québec, [qui s’appuie sur la Loi provinciale sur le statut professionnel des artistes],qui mentionne qu’en cas de faillite de la maison d’édition les auteurs récupèrent leurs droits, et bien cette clause serait invalidée par la Loi fédérale sur la faillite », indique Nicolas Trost, directeur général d’Illustration Québec, l’organisme qui promeut les illustrateurs.

La clause ne protégerait personne au Québec, poursuit Nicolas Trost. « Les associations — l’UNEQ et nous — sont les premiers désemparés : on se réfère depuis des années à la loi provinciale, sans savoir qu’il peut y avoir une problématique. On s’y appuie pour construire des contrats types, et comme il n’y a pas beaucoup de faillites dans le domaine de l’édition, on apprend avec ce triste cas les limites de ces clauses-là. »

Trois scénarios ont été présentés aux auteurs. Si leur manuscrit, déposé, n’a pas été travaillé par la maison d’édition, ils peuvent récupérer leurs droits. Si l’éditeur a débuté le travail, mais que le livre n’est pas encore disponible en librairie, les auteurs pourraient reprendre leurs droits, à condition de rembourser la maison d’édition pour le travail effectué — révision, correction, mise en page, etc. Une somme difficile à évaluer. Finalement, si le livre est publié, le syndic hériterait des droits.

Les artistes se retrouvent à devoir suivre le bateau, sans pouvoir prendre une décision,déplore M. Trost. « Les titres peuvent être vendus à n’importe qui, à une maison d’édition avec laquelle l’auteur ne partage aucune affinité et aucune valeur. Et il y a les produits dérivés : plusieurs séries de La courte échelle ont des personnages qui pourraient être déclinés sur d’autres plateformes. » Tous les auteurs n’ont pourtant pas envie de voir leurs bonhommes apparaître à la télé, ou devenir des peluches.

Une part du problème, c’est que les auteurs se retrouvent à la fois faire partie de l’actif, via le catalogue, autant que des créanciers. « On va payer des dettes sur le dos des artistes qui ne vont jamais récupérer l’argent qu’on leur doit, et qui sont pourtant créanciers aussi. Les grands perdants, ça va être les auteurs et illustrateurs, les artisans. Ce sont les premiers maillons de la chaîne, mais les derniers en terme de paiement. C’est déplorable, » estime le directeur d’Illustration Québec.

C’est la firme Raymond Chabot qui a été nommée syndic dans l’affaire. Le montant des dettes de La courte échelle, au moment du bilan, s’élevait à 4,1 millions $. Trois créanciers sont garantis, pour un total de 3 millions, soit Desjardins, Filaction et, à hauteur de 1,4 million, l’ancien distributeur Messageries de presse Benjamin, aussi sous la protection de la Loi sur la faillite. Les auteurs impayés craignent de se retrouver tout en bas de la liste des créanciers, et de ne jamais voir la couleur de leur argent. 320 000 $ en droits d’auteur demeurent impayés pour 2013, et La courte échelle évaluait les droits dus de 2014 à 75 000 $.

La courte échelle, c’est aussi près de 800 titres. Un catalogue de 543 auteurs et illustrateurs — dont 132 réclament des sommes impayées. Ce sont des livres jeunesse, de la littérature de pointe sous la bannière La mèche et des livres pratiques sous l’étiquette Parfum d’encre. Et de gros vendeurs, comme Chrystine Brouillet, Marianne Dubuc, Élise Gravel, parmi plusieurs autres.

Stratégie

Le syndic entend lancer un processus de sollicitation d’intérêt par appel d’offres dans les prochains jours. « J’aimerais trouver une maison qui reprenne tout et fasse un gros chèque au bénéfice des créanciers, a précisé le responsable du dossier, Emmanuel Phaneuf. Mais quelle sera l’issue du processus ? Le catalogue reste potentiellement divisible, fragmentable. Est-ce qu’une maison va tout reprendre, est-ce que plusieurs maisons vont s’intéresser à un catalogue ou un autre ? Ce qui va réellement driver le show, c’est le outcom du processus, le montant qui va être offert tantôt au bénéfice des créanciers. Le nom de La courte échelle a potentiellement une valeur — je l’espère. Mais évaluer un montant ? Je suis incapable de le faire. J’ai vu dans le passé des gens payer des fortunes pour un nom, j’espère que ce sera le cas ici aussi. Ce que j’essaie de faire, c’est de maximiser la valeur de l’actif : peut-on trouver, dans un contexte de rachat, un acheteur qui voudrait prendre soin des auteurs ? Un acquéreur qui veut promouvoir des publications aurait tout avantage, il me semble, à prendre soin des auteurs. »

C’est ce que souhaite l’UNEQ, par la voix de sa présidente Danièle Simpson : « Il y a plusieurs options possibles. Celle qui paraît à l’UNEQ la plus respectueuse de l’indéniable contribution des écrivains à la renommée de cette prestigieuse maison d’édition est une offre d’achat conditionnelle au paiement des droits d’auteur en souffrance. » Un acheteur philanthrope, en quelque sorte. Mais combien de maisons d’édition au Québec ont les moyens de racheter une entreprise de quelques millions de dollars ?

Nicolas Trost, pour sa part, aurait aimé entendre la ministre de la Culture Hélène David commenter, au moins, le dossier. « Actuellement, aucun des pouvoirs publics ne s’est prononcé, pour une maison d’édition qui a 30 ans, et qui est importante. La ministre n’a rien dit. Ce n’est pourtant pas anodin. Ç’aurait été intéressant de savoir qu’ils suivent ce dossier, au moins, où les grands perdants risquent d’être les artistes, auteurs et illustrateurs, sans qui les livres n’existent pas. »

Le nouveau diffuseur de La courte échelle assure la continuité du contrat. « On poursuit comme d’habitude, a indiqué le directeur général de Hachette Canada, Christian Chevrier. On a envoyé un courriel aux libraires pour leur garantir la continuité de nos conditions commerciales. Nos droits de retour et nos délais de paiements, on va les respecter jusqu’au bout. »

Une assemblée des actionnaires est prévue à la fin octobre.

-------

RECTIFICATIF

Dans le texte « La courte échelle mise en vente », parue vendredi en page A 1, on aurait dû lire que le montant total des droits d’auteur impayés est de 320 000 $. 245 000 $ sont dus pour 2013, selon le bilan déposé par La courte échelle, et l’évaluation des droits impayés pour 2014 est de 75 000 $. Nos excuses.

543
Nombre d'auteurs et d'illustrateurs qui ont construit, depuis 1978, un catalogue de près de 800 titres à La courte échelle.
4,1 millions
Dette de La courte échelle.
320 000
Montant des droits d’auteurs pour 2013 qui demeurent impayés.
132
Nombre d'auteurs ayant des contrats en souffrance.
9 commentaires
  • Rémi Verschelden - Inscrit 17 octobre 2014 00 h 11

    Une autre bonne raison pour le Québec de se séparer.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 17 octobre 2014 08 h 02

    Culture, kécéça?

    La culture ne fait pas partie des «vraies affaires». Comme les bélugas.

    Comme dirait le ministre de l'Éducation: la faillite d'un éditeur ne fera mourir personne.

    Desrosiers
    Val David

  • Gil France Leduc - Inscrite 17 octobre 2014 09 h 50

    À la dérive

    Les auteurs sont tous des Claude Robinson.

    Et tout le monde s'en fout.

  • Françoise Bourdon - Inscrite 17 octobre 2014 09 h 50

    Et la réponse du gouvernement est mieux d'être la bonne.

    "Déplorable" n'est pas le mot que je veux entendre. Je veux voir le Mouvement Desjardins faire sont gros possible pour que cette faillite ne ruine pas l'édition québécoise. Dans un faillite les créanciers reçoivent seulement une partie de l'argent qui leur est dû, c'est leur risque. Les auteurs seraient dû moins de $400,000. C'est incroyable qu'une telle somme ne soit pas dans les coffres de l'UNEQ.

  • Serge Lemay - Inscrit 17 octobre 2014 10 h 28

    Le livre et l'école

    Il y a quelques années j'ai été membre d'un conseil d'école au primeire et les professeurs de cette école passaient aux élèves un catalogue de livre pour enfants et cet éditteur donnait une remise de 10% à l'école pour le total vendu. Cet éditeur c'est Dysney. Je propose donc de tenir un mini salon du livre avec une librairie et offrir des titres Québécois comme ceux de la courte échelle.

    Oui mais on va perdre notre dix pourcent ... Je propose donc de voir auprès d'un libraire si on peut avoir aussi un dix pourcent sur les ventes qui seront faites lors du mini salon du livre et ça a marché. Les années antérieures ils vendaient pour environ 400 $ et la première année du salon, ils ont vendu pour plus de deux milles dollars.

    Nous avions réunis pas moins de 3,500 titres, oscillants de l'encyclodédie à toutes la collection de la courte échelle en passant par tous les livre de géographie animale et la bande dessinée.

    Je me demande pourquoi les éditeurs Québécois n'ont pas proposé de faire des opérations marketing de ce genre puisque cela leur aurait permis de faire connaître leurs livres et ça aurait aussi permis d'en vendre et qui sait éviter leur fermeture. Le mini salon se tenait fin novembre afin de stimuler les parents è acheter des livres pour noël en sachant ce que l'enfant voulait.

    La culture c'est aussi une question de mise en marché.