Une ville ouverte très ouverte

Une partie de barbotte, le rapide jeu de dés qui faisait la renommée de Montréal. Il s’agit ici d’une mise en scène pour un photoreportage, les joueurs étant en fait des agents de l’escouade de la moralité. Photo de Michael Rougier pour le Standard, 1947.
Photo: Biblio-Archives Canada Une partie de barbotte, le rapide jeu de dés qui faisait la renommée de Montréal. Il s’agit ici d’une mise en scène pour un photoreportage, les joueurs étant en fait des agents de l’escouade de la moralité. Photo de Michael Rougier pour le Standard, 1947.

La pulpeuse Lili St-Cyr venait d’arriver dans la métropole pour livrer ses numéros de strip-tease. La guerre était à peine terminée. Une partie de la population enterrait ses tourments gaiement, ou faisait mine de le faire. Pendant toute la durée du conflit mondial, les soldats avaient souvent décoré différents engins de mort, à commencer par les avions et les tanks, avec des silhouettes semblables à celle de Lili. La guerre terminée, leur sexualité tourmentée éclatait plus que jamais à la face du monde après avoir été étouffée tant bien que mal par le commandement des armées. Elle trouvait son sombre reflet dans la déferlante de petits journaux à sensation américains qui mettaient en avant comme jamais des photos jugées provocantes.

Même le photographe Conrad Poirier, pionnier du photojournalisme au Québec, s’adonne alors à ses heures à des prises de vue très coquines, selon l’engouement du moment pour ce qu’on appelle les pin-up. Reste que devant Lili St-Cyr en particulier, vedette du théâtre Gayety, aujourd’hui le Théâtre du Nouveau Monde, une partie de la population rage et déchire sa chemise juste de savoir qu’elle ouvre la sienne aussi large. On lui fait un procès. Elle gagne.

Lili St-Cyr était loin d’être une effeuilleuse quelconque, écrit l’historien Mathieu Lapointe dans Nettoyer Montréal. Elle n’était pas perçue pour rien, dans certains milieux du moins, comme une véritable attraction touristique, à cette époque où le tourisme international explosait et devenait une véritable obsession économique.

L’expression anglaise « wide open city » utilisée pour décrire Montréal à l’époque est manifestement sexuelle : accueillante, Montréal se laisse baiser par le premier venu. Aux amateurs de tourisme pour adultes, on ne cesse de le rappeler. Mathieu Lapointe cite par exemple la revue américaine Photo Magazine qui, en 1953, affirme encore que Montréal jouit d’un héritage de 400 ans de péchés et que son visage de fille bien rangée est en fait pure mascarade…

Au coeur du Red Light

Pour que les maladies vénériennes ne contaminent pas davantage les casernes, l’armée avait beaucoup lutté afin d’écraser le laisser-aller des moeurs. Depuis le XIXe siècle, comme bien des grandes villes du monde, Montréal offrait son lot de maisons de jeux, de cabarets et de maisons de plaisirs. Une normalisation des comportements sociaux s’était opérée plus vite dans les villes américaines tandis qu’à Montréal continuait de flotter un parfum d’exotisme rehaussé par le caractère français. On y venait donc de partout pour goûter à des plaisirs adultes ailleurs réprimés. Même Irving Berlin, l’auteur de la célèbre White Christmas, compose une chanson à la gloire de ce Montréal quelque peu libertin, lequel s’écarte tout à fait du portrait coincé qu’on peut en donner en ne se plongeant le nez que dans ses dessous très catholiques.

Même si la prostitution et les maisons de jeux illégaux étaient souvent dénoncées dans l’avant-guerre, elles étaient dans les faits tolérées dans un quartier assez circonscrit : le Red Light. Mais l’exaspération de la classe moyenne et la publicité que consacre l’armée pour dénoncer ce laisser-aller, tout cela combiné à un mouvement international favorable à un encadrement des moeurs, font de ces questions des enjeux politiques majeurs au sortir de la guerre, rappelle Mathieu Lapointe, qui signe ici la première étude vraiment approfondie des campagnes en faveur de la moralité publique dans cette période charnière qui va de 1940 à 1954, année de l’élection de Jean Drapeau. Ce jeune avocat se pose d’ailleurs alors en chevalier des moeurs.

Chasse aux crimes

Tout le monde sait depuis longtemps où se trouvent les maisons closes et chacun, s’il n’est pas aveugle, connaît les gens qui les fréquentent. En 1942, lorsqu’une manifestation éclate au cours de la crise de la conscription, de jeunes militants s’arrêtent rue Ontario pour mettre à sac une maison de passe célèbre depuis des années et qui le restera encore jusque dans les années 1950. C’était là ou à proximité que le caricaturiste Robert LaPalme fréquentait quelques filles contre des amours tarifées. Il avait conservé soigneusement les talons des chèques avec lesquels il les payait, histoire d’éviter, m’expliquait-il à la fin de sa vie, de se retrouver dans une situation où on pourrait le faire chanter, lui qui fut le très grand ami de Jean Drapeau, l’allié du zélé Pacifique Plante, personnage incontournable de cette saga.

Déjà, en 1924-1925, le juge Coderre montre du doigt les malversations et la corruption qui gangrènent la grande ville. À Hull, en 1943, le juge Surveyer dresse un constat semblable. Puis en 1944, à Montréal, une commission royale d’enquête, présidée par le juge Cannon, se penche elle aussi sur la place laissée aux malversations à Montréal. Mais c’est vraiment sous l’impulsion de l’avocat Pax Plante que la chasse au crime organisé progresse à grandes foulées.

Congédié de son poste à la Ville, Plante ne se tait pas pour autant. Il devient l’étendard d’un vaste segment de l’opinion publique qui porte finalement Drapeau au pouvoir. Plante se confie au Devoir après avoir traqué durant des années les criminels qui gangrenaient l’administration municipale, au point d’y risquer sa vie. C’est Gérard Pelletier, un journaliste aguerri, futur compagnon d’armes de Pierre Elliott Trudeau, qui rédige, à la demande de la direction du journal, cette imposante suite de textes consacrés au « règne de la pègre ». Le tirage augmente. À l’occasion du lancement prochain de son application numérique, Le Devoir mettra d’ailleurs à la disposition de ses lecteurs d’aujourd’hui ces textes d’hier. À l’époque, ils ont eu l’effet d’un profond électrochoc.

Il faut s’incliner bien bas devant ce livre, Nettoyer Montréal, un travail minutieux que l’historien Mathieu Lapointe a consacré à cette période troublée et troublante. Souvent évoqué de multiples manières, ce passé sombre dont on connaît encore certaines ombres n’avait jusqu’ici fait l’objet que d’analyses très fragmentaires. Le travail de Mathieu Lapointe apparaît en ce sens plus que bienvenu. Et ce n’est pas pour rien à l’évidence que la commission Charbonneau aura fait appel à lui pour réaliser l’étude historique des antécédents de cette nouvelle enquête sur de si vieux sujets.

Nettoyer Montréal Les campagnes de moralité publique, 1940-1954

Mathieu Lapointe, Septentrion, Québec, 2014, 395 pages


 
2 commentaires
  • Michel Vallée - Inscrit 20 octobre 2014 02 h 27

    Et voilà donc expliqué pourquoi Montréal...

    ... est devenu une des villes les plus ennuyantes en Occident, le soir venu !

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 20 octobre 2014 10 h 28

    L'on nous dit que notre devise est Je me souviens....

    Merci pour le livre. merci pour ce rappel historique qui devrait, selon moi, être filmé et aborder aussi d'autres sujets. Exemples. Sauf erreur, nous ne retrouvons pas ici des documents visuels récents aussi révélateurs que l'a été pour moi le visionnement de la série télévisée britannique Call the Midwife. L'on y voit des sages-femmes intervenant dans un milieu social très pauvre (le East End londonien), au moment de la mise en place de l'ancêtre du régime de soins de santé universel canadien et québécois, le National Health Service (NHS). Comment expliquer cette carence ? Même observation pour une autre série télévisée, cette fois-ci australo-néozélandaise (ANSACS Nurses)(ACORN). L'on y voit des infirmières australiennes et néozélandaises soigner des compatriotes blessés dans des combats se déroulant pendant la Première Guerre mondiale, plus particulièrement en Égypte et dans les Dardanelles. Sauf erreur, nous n'avons encore rien de tel au Canada ? Pourtant, beaucoup de soldats canadiens ont reçu de semblables soins pendant le même conflit mondial ! Pourquoi ne pas nous renseigner davantage en utilisant la télévision et Internet?