Amours chiennes

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Son premier roman, Et au pire, on se mariera (La Mèche), finaliste au Prix littéraire des collégiens en 2013, était dur, cru, violent. Et bouleversant. Chercher Sam l’est tout autant. « La misère ordinaire m’a toujours attirée, celle des incompris, des mal-aimés, et j’écris pour leur donner une voix », précise en entrevue au Devoir Sophie Bienvenu.

Dans Et au pire…, qu’elle adapte présentement pour le cinéma avec la réalisatrice Léa Pool, elle se mettait dans la peau d’une adolescente pleine de rage, pleine de haine. Une Aïcha de 13 ans, victime d’abus sexuels dans l’enfance et dépositaire d’une violence plus grande qu’elle.

L’auteure de 34 ans, ex-rédactrice et conceptrice de pub Web qui se consacre désormais exclusivement à l’écriture, s’approprie maintenant la voix intérieure d’un itinérant dans la vingtaine, Mathieu. Il a perdu peu à peu tout ce qui le rattachait à la vie. Quand disparaît son chien, dernier lien avec son passé et unique présence réconfortante à ses côtés dans le monde dur, froid, violent de la rue où il se sent exclu, plus rien n’a d’importance pour lui que de le retrouver.

« S’il perd son chien, il perd sa vie » : c’est ce que s’est dit Sophie Bienvenue, un jour, à bord d’un autobus, en voyant par la fenêtre un jeune itinérant et son chien. « J’ai capté un regard entre les deux. Il y avait quelque chose d’indescriptible dans cet échange, quelque chose de tellement fort ! »

 

Zoothérapie

Elle venait de trouver le filon de son histoire. Il faut dire que ça touchait en elle quelque chose de sa propre histoire. Amoureuse des chiens depuis toujours, elle vit avec deux pitbulls. C’est à l’âge de 17 ans, après avoir quitté avec fracas la maison familiale en France, qu’elle a pu acquérir son premier chien. Un pitbull, déjà. Qui a traversé l’Atlantique avec elle lorsqu’elle est venue s’installer au Québec à l’âge de 25 ans. Et qu’elle a fait parler ensuite sur un blogue, maintenant désactivé, avant de lui consacrer un livre en 2007 : Lucie le chien (Hamac).

« Je sais bien que les pitbulls ont mauvaise réputation, qu’on les considère souvent comme des monstres, mais ma chienne Lucie m’a sauvé la vie, raconte-t-elle. Quand je l’ai prise avec moi, j’étais une jeune fille brisée, dépressive, je n’avais pas de bons rapports avec mes parents. Et au pire, on se mariera n’est pas vraiment autobiographique, mais j’étais un peu comme Aïcha : je ne savais pas où je m’en allais, j’étais profondément triste et mésadaptée socialement. Ce qui m’a tenue, c’est d’avoir cette petite chienne de qui m’occuper et recevoir son amour inconditionnel. »

Lucie est morte il y a trois ans. « C’est un peu comme si on m’avait arraché un bras. Beaucoup de gens ne comprenaient pas : après tout, c’était juste un chien. Chercher Sam, pour moi, c’était entre autres une façon d’expliquer la force de ce lien. »

Vivre dans la rue

Pour le reste : Sophie Bienvenu n’a jamais connu personnellement le sort des sans-abri. Pour alimenter son roman, elle a jonglé un moment avec l’idée de passer quelques nuits dans la rue, mais ça lui paraissait faux, à la limite malhonnête : « Je savais bien qu’au bout du compte, je pourrais rentrer dans mon chez-moi, prendre une douche chaude n’importe quand. »

Il n’y a pas de hasard. En marchant dans la rue Masson à Montréal, elle a croisé un jeune itinérant de 24 ans. Il s’appelait Mathieu, comme son personnage. Il n’avait plus rien au monde que son chien, un pitbull.

Elle a vu et revu Mathieu. Il a accepté de lui confier son histoire : relation difficile avec sa famille, naissance de son enfant… « Il me tirait les larmes parfois. Il n’avait pas conscience à quel point ce qu’il racontait était beau et poétique malgré tout. Dans mon écriture, mon Mathieu et le vrai Mathieu se sont fondus. Ce n’est pas tellement son histoire à lui que j’ai racontée, mais j’ai mis dans mon personnage de son énergie, de son intelligence, de sa simplicité. »

C’est au vrai Mathieu, perdu de vue depuis, qu’elle a dédié son roman. À sa chienne Lucie, aussi. Et à Mehdi, le fils qu’elle a perdu à cinq mois de grossesse il y a quelques années. « Même s’il n’a pas vécu, c’est quand même un gros deuil que j’ai eu à faire. Et j’ai voulu explorer cela dans mon livre. »

Les épisodes du passé de la vie de Mathieu dans Chercher Sam, alors qu’on le voit attentif à son enfant, épris inconditionnellement, témoignant d’une affection infinie pour sa petite Lila, Sophie Bienvenu les a imaginés en pensant à son ex-chum, le père de l’enfant qu’elle a perdu. « Le rapport que Mathieu a avec Lila, c’est le rapport que j’imaginais entre mon fils et son père dans le futur. J’avais énormément peur de devenir maman, mais je n’avais aucun doute que, lui, il serait un père extraordinaire. »

Écrire québécois

Le décalage est frappant quand on entend parler Sophie Bienvenu, reçue officiellement citoyenne canadienne le mois dernier. Son accent à elle sonne plutôt français, alors qu’elle écrit en québécois. « Dans l’accent, il y a ce qui sort et ce qui se passe dans la tête. Dans ma tête, je parle en québécois. Je pense en québécois. Ça fait 13 ans que je vis ici, je vis en québécois. C’est devenu ma langue. »

C’est le québécois hard, râpeux, cru qu’elle utilise le plus souvent dans ses livres, à l’image des personnages à qui elle donne une voix. « Mais ça, c’est parce que je suis vulgaire à la base ! lance dans un rire la belle aux longs cheveux couleur corbeau. J’aime ça dire “fuck” et “fais chier”. J’ai toujours été comme ça. J’ai toujours aimé dire les choses comme elles sont, sans passer par quatre chemins. Je trouve qu’il y a une poésie dans la vulgarité. Le côté cru de la langue, mais aussi son métissage, ses néologismes, ses anglicismes, je ne vois pas du tout ça comme un avilissement du français. Ça me fascine. »

En France, où son premier roman a été réédité et où elle est retournée récemment dans le cadre d’un festival littéraire après dix ans d’absence, on fait encore trop peu de cas de l’oralité en littérature, déplore-t-elle. « Les Français sont encore très guindés. Moi, je ne veux pas que le français devienne une langue morte. Et le québécois, il est vivant. C’est ça qui est magnifique. Et c’est aussi ce que je veux célébrer dans mes romans. »

La pièce de théâtre tirée d’Et au pire, on se mariera, mise en scène par Nicolas Gendron, est présentée au théâtre Prospero à Montréal pour une dernière fois le 11 octobre.

 

Chercher Sam

Sophie Bienvenu, Le Cheval d’août, Montréal, 2014, 176 pages