Le mal de la mère

Catherine Perrin cherche dans son livre à comprendre sa mère, qu’on voit ici sur la photo.
Photo: Archives famille Perrin Catherine Perrin cherche dans son livre à comprendre sa mère, qu’on voit ici sur la photo.

« Maman est morte le 27 mars 2012, à l’âge de 76 ans. » C’est la première phrase. Puis : « Il faut commencer par là, même si ça fait mal. » Une ligne plus bas encore : « Il faut commencer par là, parce que c’est sa disparition qui a éveillé en moi le besoin de raconter. »

Celle qui raconte, c’est la journaliste et animatrice à Ici Radio-Canada Première Catherine Perrin, aussi claveciniste. Mais c’est la fille de chair de sa mère qui prend le dessus, la fille de chair qui a mal pour sa mère. Ce récit est bouleversant. Et rempli d’amour.

L’auteure s’y dévoile au-delà de son image publique. Elle traverse le mur de la pudeur, sans tomber dans l’impudeur. Autant en ce qui la concerne, elle, personnellement, qu’en ce qui touche à sa mère.

Elle trouve les mots justes pour parler du deuil, de son deuil impossible. Confiant qu’elle pleure encore sa mère, elle précise : « Mais, comme ma mère a pleuré sa propre mère toute sa vie, je me résigne et je souris. Je souris, parce que je fais comme elle : je me laisse surprendre par une bordée de larmes comme par une averse inopinée dans un ciel d’été. » Et, à la ligne suivante : « Chaque fois, l’émotion est vive mais pas la douleur : je pleure d’amour. »

En vérité, Une femme discrète est bien plus qu’un livre du deuil impossible. C’est une sorte d’enquête tout terrain. Catherine Perrin veut comprendre sa mère. Elle veut s’expliquer les sources de la maladie dégénérative rare qui lui est tombée dessus la vieillesse venue : « Dégénérescence cortico-basale ou CDB, qui touche à la fois le cognitif et les mouvements. C’est un peu comme si on mélangeait Alzheimer et Parkinson ! »

Ce n’est pas tout. La fille cherche aussi (surtout ?) à identifier la cause des problèmes physiques qui ont poursuivi sa mère toute sa vie : intestin irritable et douloureux, blocage sexuel.

Un jour, elle avait passé la soixantaine déjà, sa mère lui a raconté qu’à la suite d’un traitement récent d’ostéopathie, elle s’était revue à 5 ans, victime d’un abus sexuel. Elle-même se méfiait des vannes que cela avait ouvertes en elle. « Ma mère a d’ailleurs voulu croire, brièvement, que ses souvenirs n’en étaient pas. »

Raison, émotion

L’enquête dans Une femme discrète est donc à doubles volets : maladie terminale et traumatisme de l’enfance. Même si, à la fin du livre, les deux aspects tendent à se rejoindre.

Pour étoffer sa démarche, satisfaire sa soif d’apprendre, Catherine Perrin a puisé à des sources multiples. Pour le côté intime : journal personnel de sa mère, échange de lettres sur de longues années entre sa mère et un prêtre en qui elle voyait une sorte de guide spirituel, discussion avec des membres de la famille, l’entourage. Elle a aussi fouillé dans ses propres souvenirs.

C’est ce qui donne au livre toute son intensité, sa fibre émotive. Ajoutez à cela des adresses directes de la fille à sa mère morte, parsemées ici et là. Ça prend aux tripes.

Côté rationnel

Il y a aussi un côté plus rationnel à son enquête, tandis qu’elle cherche des réponses dans la science. Elle a consulté une foule de médecins, de thérapeutes, de spécialistes de toutes sortes.

On se félicite de découvrir avec elle les avancées de la science, on apprend beaucoup, on s’interroge aussi. Mais le changement de ton dans le récit, le décalage entre, disons, émotion et raison, nous prend parfois de court.

L’impression par moments d’être dans un manuel de vulgarisation scientifique. L’impression que c’est la journaliste curieuse, appliquée, qui cherche à s’exprimer, la communicatrice, celle qu’on entend tous les jours à la radio.

Mais peut-être n’est-ce pas si mal au fond. Catherine Perrin explore ici les différentes parties de sa personnalité. L’écriture sert aussi à ça. C’est avec ce qu’elle est, dans toute sa complexité, sa multiplicité, qu’elle cherche, qu’elle écrit. Et elle écrit bien, très bien, même.

On la savait déjà artiste, musicienne. Il faudra désormais compter avec Catherine Perrin l’auteure.

Une femme discrète

Catherine Perrin, Québec Amérique, Montréal, 2014, 136 pages