Prendre son envol, ou pas

Steve Tesich
Photo: © Monsieur Toussaint Louverture Steve Tesich

La parution de la traduction française de Karoo, il y a deux ans, a été un événement. Le public francophone découvrait un merveilleux écrivain, Steve Tesich. Deux seuls romans à son crédit, une carrière de dramaturge et de dialoguiste au cinéma. Karoo reparaît en poche dans la collection « Points ».

Si Karoo était un roman posthume, Tesich étant décédé en 1996 à l’âge de 53 ans, Price date de 1982. Paru aux États-Unis sous le titre de Summer Crossing, ce roman initiatique raconte un été dans la vie d’un jeune adolescent.

Daniel Price a 17 ans. Jusque-là, l’amitié l’a porté. Il pratique la lutte comme sport et il pourrait en tirer quelques sous s’il n’était pas retenu par la conception qu’il a de la vanité de toute victoire. La passivité est son lot. Ce qui compte pour lui, fils d’immigrants, en plus de ses deux amis, c’est Rachel dont il tombe rapidement amoureux fou.

Ne connaissant rien de la vie, il tarde à s’apercevoir que la belle n’a pour lui que des sentiments tendres. Son amour, elle le réserve pour David, qu’elle a présenté à Daniel comme étant son père.

Comme bien l’on pense, il est malheureux. Fasciné par un amour impossible, il voit de surcroît ses amis accéder à la vie normale, alors qu’il se contente de fantasmer. Vivre en couple comme Billy ne l’intéresserait pas. Le fascinerait peut-être Larry, à qui ses parents ont offert une auto. Une auto qui lui donnera bientôt l’idée de quitter son patelin. Il propose à Daniel de l’accompagner, sans succès. Pourtant, notre héros est attaqué de toutes parts par la réalité.

Pendant qu’il écoule ses vacances estivales étendu sur un lit à rêvasser à un amour impossible, son père se meurt d’un cancer. Il le promène dans la ville, ne résistant pas toujours à la tentation de pousser trop brutalement le fauteuil roulant d’un homme qui en plus vient d’apprendre que sa femme le trompait. Cette femme infidèle est aussi une mère exemplaire qui fait tout ce qu’elle peut pour sortir son fils d’un état de torpeur qui ne lui vaut rien.

Si tu dois partir

Daniel ne se décide pas à quitter cet East Chicago qui lui apparaît comme un bled d’une médiocrité innommable. Il n’aime pas son patronyme non plus et il le troque pour celui de Donovan. Persuadé que chaque être humain devrait tenir son journal, il en invente un pour chacun de ses proches. « On devrait, décidais-je, forcer tout le monde à tenir son journal intime, où chacun écrirait noir sur blanc le mobile de ses actes et les sentiments envers ses proches. » À la fin du roman, il écrit dans ses carnets : « Aujourd’hui, j’ai quitté l’endroit où j’ai grandi, convaincu que le destin n’est qu’un mirage. Pour autant que je sache, il n’y a que la vie, et je me réjouis à l’idée de la vivre. » La vivra-t-il, cette vie ? On peut en douter. Une chose est sûre, il s’y essaiera à la façon de ce personnage de Scott Fitzgerald qui « s’en alla par le monde ».

Daniel est-il un personnage auquel le lecteur peut s’identifier ? Touchant, il l’est d’emblée. Une victime, mais aussi un bourreau à sa façon. Avec ses parents, il peut être très dur par moments. Qu’il souffre, c’est l’évidence. Il est en dehors du monde. S’il s’isole, c’est tout bonnement parce qu’il se sent étranger. La vie quotidienne l’étouffe, mais que pense-t-il de l’amitié ? « Et si nous nous serrions les coudes, à vrai dire, c’était autant pour nous soutenir que pour ne laisser à aucun d’entre nous une chance de prendre son envol. » Lorsque Larry quitte East Chicago au volant de son auto, Daniel se sent largué, voire trahi. Il a pourtant refusé de l’accompagner tellement au fond l’accommode une vie dans laquelle rien ne se passe. Pourquoi faut-il quitter l’enfance ? À moins que ce ne soit en compagnie de Rachel, en qui de toute manière il ne reconnaît pas la femme.

Roman attachant, certes, cette évocation d’une adolescence peut paraître lourde à certains moments. Tesich ne recule jamais devant une scène à écrire. Ses dialogues ont toutefois la précision de répliques auxquelles le cinéma nous a habitués. De même aurions-nous pu souhaiter que Rachel fût un peu moins bêcheuse et notre Daniel un peu moins naïf. Mais enfin, la lutte de Daniel pour échapper au désespoir a des accents de vérité qui ne trompent pas.

Peut parfois agacer la manie qu’a la traductrice de rendre à la française certaines réalités bien américaines. Il est par exemple surprenant d’entendre de petits Amerloques dire « Putain ! » à tout bout de champ, évoquer l’adage dans lequel il est question de « croix de bois, croix de fer », employer le mot « tronche » pour « visage » ou affirmer faire des choix « cornéliens ».

Price

Steve Tesich Traduit de l’anglais par Jeanine Hérisson Monsieur Toussaint Louverture Paris, 2014, 537 pages

Karoo

Steve Tesich, traduit de l’anglais par Anne Wicke Monsieur Toussaint Louverture, Paris, 2014, 593 pages