Le Nobel, suprême récompense pour Patrick Modiano

Le prix Nobel de littérature a récompensé jeudi le romancier français Patrick Modiano, qui devient le quinzième auteur français à recevoir la distinction. Dans son communiqué, l’Académie suédoise déclare honorer « l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’Occupation ».

Son « univers est fantastique, ses livres se répondent les uns aux autres », a expliqué le secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise, Peter Englund, à la télévision publique suédoise SVT, qualifiant l’auteur de « Marcel Proust de notre temps ».

Né en 1945 à Boulogne-Billancourt, tout près de Paris, écrivain discret, modeste et d’une seule ambition — consacrer son oeuvre à la mémoire des disparus de la Shoah —, Patrick Modiano ajoute le prix des prix, le Nobel, à son impressionnant palmarès : prix Roger-Nimier avec La place de l’Étoile (1968), Grand Prix de l’Académie française avec Les boulevards de ceinture (1972), prix Goncourt avec Rue des boutiques obscures (1978), prix Prince Pierre de Monaco 1984, Grand Prix Paul-Morand en 2000 et prix mondial Cino Del Duca 2010 pour l’ensemble de son oeuvre.

Il est l’auteur incomparable de Dora Bruder (1997) et de Ronde de nuit (1969), de Lacombe Lucien, tourné par Louis Malle (1974), de Quartier perdu (1984), de L’herbe des nuits (2012), d’une trentaine de livres qui, en une quarantaine d’années, signent d’une voix unique la cartographie trouée de Paris. Les lieux réels, doublés de souvenirs sombres, d’enquête inachevable, de présences fantomatiques, il les a fixés en écrivant dans le fil de son enfance traumatisée par le nazisme, par la collaboration de son père, escroc de son propre dire, par l’Occupation, la guerre.

Sa mère est comédienne, flamande ; son père, juif, mène une existence trouble. Deux enfants naissent de cette désunion, et le futur écrivain, qui parle alors flamand, est confié à ses grands-parents maternels. Baptisé, confié à des institutions qui ont des allures d’orphelinat, il perd brutalement son frère, âgé de dix ans. La mélancolie s’installe, l’absence, l’errance, et le pli d’une grande douceur qui enveloppe les moments où on le rencontre.

Ayant rompu définitivement avec son père à l’âge de 17 ans, il fugue durant son adolescence, jusqu’à ce que l’amitié de Raymond Queneau lui permette de développer son talent littéraire, en 1967. Gallimard accueille désormais ce qui aurait pu demeurer un désordre artistique, mais qui fait l’identité singulière récompensée par le Nobel : sa mémoire d’archéologue du vivant.

Lignes mélodiques

Modiano a la voix d’un grand romancier écrivant en prose, ressassant la quête d’un réel obscur, touchant le vrai aussi loin qu’on puisse aller, sans l’enjoliver ni le faire autre. Il pratique l’épure pour canaliser l’émotion. Un riche dossier critique des Cahiers de l’Herne soulignait en 2012 non seulement sa mémoire, mais aussi son regard sur le cinéma, la photographie et les oeuvres romanesques qu’il a commentées.

Modiano est l’écrivain de la disparition, de la trahison, de l’inquiétude, de la musique intérieure, de l’archive pauvre et de la ronde nocturne. Il aura lutté contre le totalitarisme à partir des symptômes qui affectent pour toujours l’histoire de chacun. Son imagination épouse les creux, les manques, les blessures indélébiles, documentant sans les forcer les ruines du chantier. En 2013, une grande partie de son oeuvre était réunie dans Quarto.

Voix blanches, noms réels, mots précis, carnets de noms propres, de dates, de rendez-vous, bribes de fragments intimes, copies de petites annonces, bribes de citations, le romancier compile ce matériau qu’il met en rythme, en correspondances visuelles et romanesques. Il avance dans le noir, « sans plan, sans visibilité », a-t-il souvent commenté.

Dans sa tête, il figure impasses et fausses routes, son amnésie obsessionnelle, jusqu’à trouver sa fiction poétique : « Tout est réel, les noms, les trajets, dans un contexte bizarre », disait-il récemment. Des scènes concrètes se dégagent, et l’écriture fait le reste, éclairage imprévisible et précis, somnambulique et maîtrisé comme la vie rêveuse de Modiano.

Son dernier roman, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, vient de paraître à Paris en octobre, chez Gallimard. Esprit de son oeuvre, il commence par ces mots familiers : « Presque rien. » Un tête-à-tête avec lui-même, assumant l’insaisissable.

Avec l’Agence France-Presse